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Ma chère Maman,

Je m’autorise pour la première fois de ma vie (ou presque) à publier un texte que tu n’as pas relu, mais puisqu’il s’agit d’une lettre qui t’est adressée, te la donner à relire est impossible. J’espère que tu ne m’en voudras pas de la poster sur mon blog plutôt que de te la faire parvenir à toi seule. Je procède ainsi parce qu’il s’agit d’une réflexion personnelle sur le cinéma qui m’est venue en terminant ton dernier livre, Avant l’avenir. Le premier que tu publies en vingt-trois ans.

Tu trouveras donc ici toutes les tournures de phrases que tu détestes, ainsi que les fautes d’orthographe et de grammaire que je ne saurai décidément jamais corriger seul.

Appelle ça comme tu veux : le hasard, le karma, le destin ou la vie, mais la découverte de ce livre a coïncidé avec le moment où je redécouvrais mon amour pour les films d’Emir Kusturica que j’avais délaissé depuis l’adolescence. Me replonger dedans était une visite guidée de ma jeunesse tout comme Avant l’avenir est une longue exploration de la tienne. Et, tout comme tu t’es toujours montrée hermétique au cinéma de Kusturica, la lecture de ton livre m’est également apparue comme un univers qu’il m’était impossible d’investir. Du moins, jusqu’à ce que j’arrive aux cent dernières pages et que me saute aux yeux une vérité universelle, puissante et profonde que je vais tenter de t’expliquer ici brillamment, même si je ne me fais pas trop d’illusion sur le grandiose de cette démonstration. En gros : ça a peu de chance d’être formidable, mais c’est parti quand même.

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Tu te souviens certainement que je t’ai montré il y a un mois, avant que tu partes en vacances avec papa, la scène finale d’Underground, un film pour lequel Emir Kusturica a reçu sa seconde Palme d’Or en 1995. Elle conclut un long métrage d’environ trois heures et s’ouvre sur un troupeau de vaches qui traverse une rivière. On pourrait en parler des plombes, de ces vaches, tant elles sont jolies, mais tant pis. Il faut les oublier, elles n’entrent pas dans l’analogie.

Comme souvent, dans les films d’Emir Kusturica, on met en scène de grands sentiments dans un joyeux bordel, mais surtout dans un cadre tragique ponctué d’événements bouleversants. Underground raconte le destin d’un petit groupe de Yougoslaves qui s’aiment et vivent en harmonie (avec, en priorité : de l’alcool, de la musique tzigane, des animaux en pagaille, tout ce que tu détestes) et qui sont frappés de plein fouet par la violence de la Seconde Guerre mondiale. L’un deux cache les autres dans une cave tandis que, lui, continue à assurer la liaison entre le monde réel et l’autre, sous terre. Au départ, il veille à ce que ses camarades soient nourris, en bonne santé, toujours actifs, etc. Peu à peu, la tentation se fait trop forte : il profite de la situation pour séduire la jeune actrice que convoitait son meilleur ami et – surtout – pour faire fabriquer des armes à ses réfugiés afin de les vendre au marché noir, à la surface. En bas, il prétexte que la guerre dure encore alors qu’elle est finie depuis déjà plusieurs décennies. En haut, il copine avec Tito, devient un homme d’influence et entretient la légende de son groupe d’amis en prétextant qu’ils ont été héroïquement tués pendant la guerre. Tout le monde l’aime au-dessus comme en-dessous du sol.

Évidemment, arrive ce qui doit arriver : la situation finit par ne plus tenir debout et suite aux débordements d’un mariage dans la cave (devenue presque une ville sous-terraine où plusieurs générations se succèdent déjà), on finit par sortir de la grotte de Platon. Les réfugiés de la Seconde Guerre mondiale retrouvent la lumière du jour dans les années 1980, ne comprennent rien à ce qu’ils voient et se croient toujours en guerre. Dans la confusion la plus totale, ils meurent chacun leur tour. Les derniers découvrent la supercherie de celui qu’ils prenaient pour leur sauveur. Ça se termine dans un véritable bain de sang fratricide, en plein milieu des guerres de Yougoslavie.

Le discours est simple : nous étions Yougoslaves, fiers citoyens d’un beau pays qui, au détour de quelques ignobles mensonges orchestrés par des profiteurs, n’est maintenant plus qu’un fatras de frontières bizarres et de contrées divisées, se portant plus ou moins bien. On est d’accord avec ça ou on ne l’est pas, ce n’est pas moi qui parle. C’est le film.

Tout ça serait évidemment bien déprimant si n’arrivait la scène finale, celle que je t’ai montrée et qui commence par ces vaches qui nagent. Comme souvent chez le cinéaste, après le malheur arrive une sorte de Paradis où tout le monde se retrouve dans un instant suspendu et idéal. Là, on rejoue au grand air la scène du mariage qui a dérapé. Les héros se retrouvent. Tout le monde est jeune, beau et en bonne santé. On oublie les vieilles querelles, mais pas les petits défauts : bobonne est toujours trop portée sur la bibine, pépère (qui marie son fils) est toujours éternellement accompagné d’un orchestre de cuivres qui le suit partout, le beau-frère handicapé remarche, les amis se tombent dans les bras et tout ce petit monde s’en va en dansant sur un lopin de terre qui se détache et part sur la rivière, vers l’infini. Le lopin de terre, immanquablement, c’est la carte de la Yougoslavie.

Avant de conclure cette scène, un des protagonistes se tourne face caméra et boucle le film en adressant ces mots aux spectateurs (que j’écris ici car l’extrait est en version originale, avec des sous-titres en Turc et au mauvais format) :

« Nous avons construit de nouvelles maisons avec des toits rouges où les cigognes feront leur nid et des portes grand ouvertes pour nos chers invités. Nous remercions la terre qui nourrit, le soleil qui réchauffe, et les champs qui nous évoquent l’herbe verte de notre patrie. C’est avec peine, avec tristesse et joie que nous nous rappellerons notre pays, lorsque nous raconterons à nos enfants des histoires qui commencent comme tous les contes de fées : il était une fois un pays… »

Et c’est en faisant appel à cette scène que j’ai compris le sens de ton bouquin !

Avant l’avenir, c’est comme je l’ai écrit plus haut, ce qu’un film de Kusturica est pour toi. Je vois bien comment tu les regardes, ses films ! Tu ne comprends pas pourquoi tout le monde s’agite comme ça, pourquoi ils sont tous tout le temps bourrés, pourquoi il y a tant de vacarme et de chahut, pourquoi on se colle une gifle avant de s’embrasser… De la même façon, je me sentais très peu concerné par ce que tu racontes dans ton livre : ces décennies que je n’avais pas vécues, ces amis de tes parents que je ne connais pas ou peu, ces balades à cheval en Camargue, ces rencontres tantôt grecques, tantôt autrichiennes, tantôt arméniennes qui me sont – je l’avoue – déjà un peu sorties de la tête. Et, tout comme Underground dure presque trois heures, ton livre fait presque cinq cent pages. Il faut s’armer de patience.

Mais je comprends mieux, à la lueur de la scène finale, ce qu’Avant l’avenir représente pour toi – et, en vérité, pour chacun d’entre nous. Tu refais surface après vingt-trois ans de silence, loin du monde des écrivains. Ton histoire est désormais très longue. L’innocence de ton enfance, de ton adolescence et de ton entrée dans l’âge adulte est ternie par les multiples coups du sort qui ont fait de ta vie parfois une tragédie aussi terrible qu’un film de Kusturica, parfois une comédie aussi joyeuse qu’un film de Kusturica.

Avec ce livre, tu organises toi aussi une sorte de séquence paradisiaque dans un moment suspendu où tout ton monde se retrouve, à son meilleur, quand plus personne que toi n’est là pour raconter cette histoire. Ton histoire.

C’est ton mariage et papa est beau dans son costume. Le repas est servi, tous les convives sont là. Tout au bout de la table, Maminette cherche l’exacte traduction d’un mot pour terminer une commande. Debout, plus loin, Papounet travaille son coup droit, sa raquette Larrère à la main. Christine et Jacques arrivent (pourquoi pas au volant de votre Mustang) le sourire aux lèvres, fraîchement mariés eux aussi. Autour de la table court en jappant le petit chiot Triton. Bien entendu, la compagnie des Tréteaux lyriques entonne « La Belle Hélène » à pleins poumons tandis que Nathalie s’occupe de faire boire les chevaux sur lesquels vous êtes arrivés tous les deux. Tous les Bertrand et les Lavoix sont venus, y compris Daniel et Jacques, mais aussi les Fabre-Luce, les cousins de Haute-Savoie, les Novarina et même les Blier. La jeune Aline joue au bridge avec Philippe, Françoise et ses parents.  A vos pieds, bien cachés, le rat Alexandre dévore le dernier roman de ta mère et le poulet Fortuné dort gentiment…

Lorsque tous les protagonistes de tes vertes années sont affairés à danser, manger ou discuter, tu profites d’un temps mort où personne ne te regarde pour t’adresser à ton tour directement au lecteur et lui dire : « C’est avec peine, avec tristesse et joie que je me rappellerai mes vingt-deux premières années, lorsque je raconterai à mes enfants des histoires qui commencent comme tous les contes de fées : il était une fois une jeune fille… ».

Et ton petit monde se détachera pour partir à la dérive sur un lopin de terre gros comme un livre qui porte, sur sa couverture, une photo en noir et blanc de toi enfant, souriante dans ta belle robe à carreaux.

Voilà, Maman : ton monde et le mien ont réussi à se retrouver. Ta littérature et ma cinéphilie, tes souvenirs et mes films favoris. Comme tu le vois, la syntaxe laisse toujours à désirer mais j’espère que l’idée est claire. Il est deux heures du matin, je dois à présent quitter le clavier pour rassembler mes affaires et te retrouver, demain, dans un des décors d’Avant l’avenir pour – justement – reprendre le fil de ce qui nous reste à vivre, là où nous avons vécu.

Je t’embrasse tendrement. Ton fils, si fier,

Gauthier

P.S. : Avant l’avenir de Geneviève Jurgensen sort le 6 septembre 2017 aux éditions JC Lattès

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Daniel Blake, le héros du dernier film de Ken Loach, a du mal avec les ordinateurs. Pas facile, dans un monde où tout se passe en ligne, en particulier pour communiquer avec Pôle Emploi. Voilà un des sujets abordés par le film qui a obtenu la Palme d’Or en 2016.

En sortant de la projection, ce matin, j’ai pensé à mes deux grands-mères et au désarroi qui était le leur à la fin de leurs vies, face à ce monde qui n’était plus compatible avec elles. Car l’humanité, contrairement à ceux qui la peuplent, télécharge constamment ses dernières mises à jour. L’une d’entre elles ne pouvait même plus sonner chez nous une fois le nouvel interphone installé. Appuyer sur des boutons représentant des flèches pour chercher un nom dans le répertoire de l’immeuble qui s’affichait sur le petit écran vert, c’était devenu trop compliqué. D’autant qu’une fois qu’on l’a trouvé, il faut encore appuyer le bouton qui symbolise une cloche pour que ça appelle.
Il ne faut pas se moquer : ça nous arrivera sûrement à tous. On peut par exemple me réexpliquer cent fois à quoi sert Snapchat, dès lors que je ne comprends pas le fun – ou l’utilité – de s’envoyer une photo temporaire, je suis foutu. Je ne me crois pas plus malin que mes grands-mères à qui je n’ai jamais voulu que du bien. Mais en remontant une rue parisienne dont un tronçon était placardé d’affiches du film Suicide Squad, j’ai été soudain submergé de réconfort à l’idée qu’elles étaient toutes les deux mortes depuis longtemps. Je n’aurai jamais à leur expliquer ce que je fais dans la vie, parce qu’il faudrait aussi leur expliquer ce que l’industrie cinématographique est devenue. Et ça, c’est un peu plus compliqué que l’interphone.

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Remarque, je pourrais m’en tenir à « J’écris sur le cinéma » et éviter la conversation. Mais j’ai tout de même commencé à imaginer comment je pourrais expliquer à ces grands-mères la vraie nature de mon travail quotidien.

 

Il faudrait probablement commencer par éclaircir ce qu’implique « écrire sur le cinéma » et déjà préciser que tout se passe « En Ligne », sur des pages virtuelles, qu’on ne tient pas dans ses mains mais qui défilent sur un écran. Plus personne ne lit la presse cinéma. Elles me répondraient sûrement, avec un sourire en coin, que de toute façon, personne ne l’a jamais lue. Mais non. C’est différent, maintenant. Vraiment personne ne lit la presse cinéma. Un jeune critique de presse écrite pourrait littéralement lire une notice pharmaceutique à un canard qu’il obtiendrait davantage d’attention. C’est malheureux, mais c’est comme ça.
Ensuite, il faudrait développer ce qu’on raconte sur le cinéma et ce que nos lecteurs attendent. Des réalisateurs ? Des stars ? Des projets de westerns ou de péplums pharaoniques qui se tourneront dans de grands studios italiens ? Non. Des vedettes sulfureuses qui s’exhibent dans des tenues extravagantes et hors de prix sur le tapis rouge du plus grand festival du monde ? Non plus. Qui, alors ? Ou quoi ? Des vaisseaux spatiaux ? Des petits hommes verts ? D’horribles monstres qui viennent détruire la planète ? J’aimerais dire que oui, mais au regard du spectaculaire flop mondial que la suite d’Independence Day est en train de subir, je suis bien forcé d’admettre le contraire. Ça aussi, ça a fait son temps. Non, il faut bien l’avouer… La seule chose qui fasse frémir le public, aujourd’hui… c’est…
Les Superhéros.
Des mecs qui portent des costumes comme au carnaval et qui vont sauver le monde.

C’est là que se situerait sans doute le nœud décisif de cette explication. Car je pense que mes deux grands-mères seraient assez attentives pour comprendre qui sont Superman ou Spider-Man. Après tout, cette pop-culture est un produit bas-de-gamme de leur génération, même si elle trouve sa source de l’autre côté de l’Atlantique. Elles pourraient tout à fait imaginer qu’on puisse les adapter au cinéma, comme on l’a fait quand elles étaient jeunes grand-mères avec le charmant Christopher Reeve. Mais on est encore assez loin de leur faire comprendre qu’il sort presque une dizaine de films de ce type par an et que leur mythologie est devenue le centre de l’attention de la quasi-totalité des spectateurs de cinéma. Et, par conséquent, la majeure partie de mon travail.
Voilà ce que je fais dans la vie, en ce moment : j’écris des articles sur des mecs imaginaires en costumes, avec des masques, qui sauvent le monde encore et encore en utilisant leurs différents super-pouvoirs. Il y a celui qui vole. Il y a celui qui s’est fabriqué une armure. Il y a celui qui se déplace comme une araignée. Il y a celui qui devient tout petit. Il y a celui qui devient gros et vert. Il y a celui qui est un demi-dieu et qui a un marteau. Après, il y a ceux qui se rassemblent dans les mêmes films. Il y a ceux qui sont déjà assemblés mais qui s’individualisent le temps d’un film. Il y a les méchants. Il y a les méchants qui se rassemblent. Il y a les gentils qui s’affrontent.
Et qu’est-ce qu’on peut bien raconter dans tous ces films-là ?
Que des mecs. En costumes moulants. Avec des masques. Et des super-pouvoirs. Sauvent le monde.
Mais on ne peut tout de même pas raconter cette même histoire stupide des centaines de fois et intéresser tout le monde !
Si. On peut.

 

D’ailleurs, ça ne se limite pas au cinéma. On le fait à la télé aussi. Mais restons concentrés sur le grand écran, c’est déjà assez compliqué comme ça. Là, je vois venir le moment où mes grands-mères vont se dire que ça doit faire de tout petits films très courts, produits à la chaîne pour une bouchée de pain et que tant qu’il reste des beaux films comme Le Docteur Jivago ou Ben-Hur pour nous fournir du grand spectacle, tout ira bien. Encore raté. Ces films-là durent tous entre deux et trois heures, maintenant, et ils coûtent un pognon monstre dépensé généralement en vedettes, en effets spéciaux et en matraquage commercial. Ils sont tous plus spectaculaires que le précédent. A vrai dire, ils sont tellement longs et spectaculaires qu’on finit par crier grâce. J’en étais aux trois quarts du récent Batman v Superman (où Batman et Superman s’affrontent avant de… sauver la planète en costumes moulants avec leurs super-pouvoirs) quand je me suis entendu formuler verbalement, sans me soucier des autres spectateurs : « Bon sang, ce que c’est long ! » en plein milieu d’un capharnaüm d’effets spéciaux destiné à tabasser le public à grands coups de divertissement.

Aujourd’hui, au cinéma, on n’en peut plus d’être diverti. On finit par plier. Avant, on se plaignait de la durée d’un Tarkovski, d’un Bergman, ou éventuellement d’une Palme d’Or turque ou iranienne. Mais c’est fini, tout ça : maintenant, on supplie le divertissement d’arrêter de nous divertir. On en vient à se dire que personne n’a besoin d’être diverti à ce point. Que ce n’est pas raisonnable, de divertir les gens de force pendant si longtemps.
Les critères d’évaluation, eux aussi, ont pas mal changé. On ne se concerte plus pour décider qui joue bien, qui joue mal, si le montage est compréhensible, si la lumière est jolie, si le scénario est bien tricoté (on a compris qu’il s’agit toujours du même, de toute façon)… Non, aujourd’hui, pour évaluer un film de superhéros, on se tourne vers la petite – mais grandissante – communauté d’aficionados de la première heure. Et s’ils trouvent que le film est plus ou moins fidèle au matériau d’origine, on le consacre ou on le passe à la moulinette. Il ne se trouve plus personne sur Terre pour dire : « Il est vraiment nul, ce type qui joue Captain America. Et puis qu’est-ce que c’est que ce nom ringard ? Qui prendrait comme surnom Captain America ? Et qu’est-ce que c’est que cet accoutrement grotesque ? Et pourquoi sauve-t-on le monde encore une fois ? On ne l’avait pas déjà sauvé au film précédent ? ». En 2016, le bon sens a disparu de notre système de notation.

 

Ça ne durera pas éternellement, penseront-elles, mes deux grands-mères. Car tout a une fin ! Oui, c’est vrai. Mais les plus grandes compagnies qui investissent dans ce type de films en ont l’agenda rempli pour les quinze prochaines années. Qu’on se rassure tout de même : il reste beaucoup d’autres films à voir sur les écrans. Aujourd’hui, par exemple, est sorti Elephant Song, un drame canadien dans lequel le petit prodige du cinéma Xavier Dolan tient le premier rôle. Mais pourquoi n’en avons-nous pas entendu parler ?
Parce que, si les superhéros ne sont pas seuls sur les écrans, ils monopolisent l’attention. Chacun sait qu’un seul film sort le 3 août 2016 : Suicide Squad. On nous le dit depuis plus d’un an. La première bande-annonce a été dévoilée en juillet 2015. Tout de même, on aurait pu parler du petit Canadien dans nos fameuses pages « En ligne »… et on l’a fait ! Sauf que nos lecteurs, tout ce qu’ils veulent, c’est en savoir plus sur le fameux Suicide Squad qu’on leur promet depuis si longtemps.

On ne peut pas leur en vouloir d’être accros. Il faut se souvenir que les premiers films de superhéros qui ont lancé cette nouvelle ère étaient épatants. Les trois Spider-Man de Sam Raimi, quel panache ! Les Batman de Nolan, formidables ! La phase 1 de l’univers Disney-Marvel, super ! On était enthousiastes parce qu’on ignorait encore qu’on n’entendrait plus jamais parler d’autre chose… D’ailleurs il n’y a pas de raison que les films soient mauvais. Ils appartiennent simplement à un genre qui a annexé le cinéma. Comme si par « musique », on évoquait intuitivement « rap ». Ou si le sens populaire du mot « littérature » ne désignait que les romans pour adolescents.
Les derniers irréductibles cinéphiles qui méprisent encore les films de superhéros les comparent parfois à ce que le fast-food serait à la gastronomie. Ils ont bien tort : le fast-food ne prétend pas être de la grande nourriture, contrairement à ces films qui essayent – et parfois même arrivent – à constituer ce que le cinéma fait de mieux.  Pour ma part, je préfèrerais un rapprochement avec Apple et l’informatique. Voilà maintenant des années que l’informatique nous évoque les iPhones, les iPads, les iMac, etc. Il faut admettre qu’Apple fabrique des appareils tout à fait plaisants. Mais les meilleurs clients d’Apple ne sont pas nécessairement des fous d’informatique. Ils aiment une marque, une mode, une tendance. De la même façon que les gens qui aiment les films de superhéros n’aiment pas vraiment le cinéma et inversement. Ce sont deux choses qui mériteraient d’être mieux dissociées. Mais je me garderais bien d’offrir cet argument 2.0 à mes pauvres grands-mères.

 

Le cinéaste Barbet Schroeder m’a confié en interview qu’il ne peut plus faire de film à Hollywood parce qu’il ne souhaite pas faire de film de superhéros. Il serait bien resté, pourtant, mais les studios n’ont plus d’argent pour ses films à lui. Par contre, s’il veut faire un épisode d’Hulk, de Captain America, de Thor, de Wonder Woman ou de Flash, ça peut toujours se négocier ! Barbet Schroeder ! Le mec qui a découvert Éric Rohmer !
Ils ne font pas que sauver la veuve et l’orphelin, ces cons-là. Ils font aussi la loi dans la vie de Barbet Schroeder, et dans la mienne. Tant que ces héros masqués, en costumes moulants, continueront à sauver le monde film après film, et tant que le public se demandera s’ils le sauveront encore (qui sait, peut-être ?), mon travail sera d’en parler. Voilà qui, pour mes grands-mères familières du journalisme, justifierait sans doute qu’on ne m’ait pas attribué de Carte de Presse. On ne saurait leur en vouloir.
Après Moi, Daniel Blake, seconde Palme d’Or de Ken Loach, je me prépare donc à voir les superhéros sauver le monde pour la cinquième fois, cette année, après Deadpool (qui est grossier et immortel), Batman v Superman : L’Aube de la justice (qui sont costauds), Captain America : Civil War (avec presque tous les Avengers, mais ce n’est pas un épisode d’Avengers) et X-Men : Apocalypse (avec… oh, puis merde). A mon humble avis, ces quatre films étaient absolument infects et interchangeables. Le suspense est donc à son comble pour ma soirée cinéma. Concédons quand même à ce Suicide Squad une chance de me séduire…
D’ailleurs, pour être tout à fait honnête, il n’y a pas que les superhéros, dans la vie. Il y a aussi « Game of Thrones ». Mais je ne peux pas annoncer ça le même jour à mes deux grands-mères mortes.

 

Salut à tous !

Cette année, le cinéma fête ses 120 ans. Pour marquer le coup, j’ai établi la liste des 100 films que je considère comme les plus grands du cinéma.

Je vous entends d’ici : « On te connait : le n°1 sera Trainspotting, comme d’habitude. Tu nous as déjà fait le coup dans ton livre. » Non : là, l’exercice est un peu différent.

Après avoir regardé 2001 : L’Odyssée de l’espace pour la première fois, ma femme m’a dit : « J’aimerais bien regarder quelques classiques incontournables, comme L’Aurore ou Citizen Kane. » D’où l’envie de dresser la liste des 100 films que je recommanderais le plus volontiers à ma femme comme à tout autre. Pas les films qui, moi, me touchent le plus. Donc Trainspotting n’en fera pas partie, c’est promis.

Je les ai classés de 1 à 100. Un cauchemar, car je n’ai pas de grille de notation et j’aime ces films tous autant les uns que les autres. Disons que j’ai admis une dose d’arbitraire. Il y a clairement une différence de qualité entre le n°1 et le n°100, moins entre le n°52 et le n°79…

Si vous trouvez qu’il manque ceci ou cela, que la cinématographie de tel pays ou même de tel continent n’est pas assez représentée ou que mon classement est tout simplement grotesque, mettez ça sur le compte de mon ignorance et restons bons amis !

Je vous propose mon palmarès de 1 à 100 plutôt que l’inverse, comme ça vous vous arrêtez quand vous voulez.

01 – Les Lumières de la ville de Charlie Chaplin (1932, Comédie)
Chaplin est au cinéma ce que Picasso est à la peinture, Mozart à la musique ou Victor Hugo à l’écriture. Un génie qui possède son art au point d’écraser toute la concurrence. Selon moi, son film le plus éclatant est celui-ci, grâce à la puissance de sa scène finale. Libre à vous de préférer Le Kid, Les Temps Modernes ou Le Dictateur.

02 – Le Parrain de Francis Ford Coppola (1972, Policier)
Je parle des deux premiers seulement. Vous pouvez inclure le troisième si ça vous chante. Personnellement, je m’en passe.

03 – La Guerre des étoiles de George Lucas (1976, SF)
Ça ne va pas plaire à tout le monde de le voir si haut dans ma liste. Ou même tout simplement dans la liste. Je considère que Star Wars (dans son intégralité) dépasse l’entendement. Ce n’est plus une série de films, c’est une légende à se transmettre. Ne pas l’aimer est une chose, l’ignorer en est une autre. Essayez, au moins.

04 – Metropolis de Fritz Lang (1926, SF)
Vous trouverez beaucoup de films muets et de films de science-fiction dans mon classement. Le muet permet au cinéma de s’exprimer avec ses propres moyens. C’est-à-dire : la mise en scène des images en mouvement. En l’absence de son, vous l’aurez deviné, l’image se donne plus de mal. Il en va de même pour la science-fiction : c’est la définition même du genre de solliciter l’imaginaire et de fournir des visions étonnantes. Quand les deux sont bien combinés, ça donne Metropolis.

05 – 2001 : L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick (1968, SF)
Trois films de science-fiction à la suite dans le top 10… vous en avez déjà ras-le-bol. Je comprends mais je m’en tiens à ma conviction : la science-fiction force à se surpasser. Le genre offre à Kubrick l’opportunité de tourner son chef d’oeuvre. Le problème, c’est que Kubrick est tellement fort et éclectique qu’on le retrouvera plus loin dans le classement. Fritz Lang aussi.

06 – La Règle du jeu de Jean Renoir (1939, Drame)
On en parle souvent comme le jumeau cinématographique du théâtre de Marivaux. C’est vrai, mais pas seulement. On rit, on pleure, on fronce les sourcils… et on se sent vite tous concernés.

07 – Le Cuirassée Potemkine de Sergei M. Eisenstein (1925, Drame)
La compilation des plus belles images du monde avec un sens du montage orgasmique. Je ne plaisante pas. C’est aussi le film-témoin de la montée du communisme, qui prend ses racines dans l’histoire que raconte Le Cuirassée Potemkine.

08 – Psychose d’Alfred Hitchcock (1960, Horreur)
C’est le seul Hitchcock retenu dans ma liste, car il peut convaincre tous les spectateurs, même les plus rétifs à ses obsessions. Le moins Hitchcock des Hitchcock, du coup ? Peut-être…

09 – Chinatown de Roman Polanski (1974, Policier)
Polanski est un de mes cinéastes favoris. A titre personnel, je préfère sans doute Le Locataire, The Ghost Writer, Tess ou Frantic. Mais Chinatown est un polar irréprochable. Un de ces films qu’on peut voir et revoir sans jamais lui trouver de défaut.

10 – Les 400 Coups de François Truffaut (1959, Drame)
Trois avantages : découvrir la Nouvelle Vague, s’initier au cinéma de François Truffaut et voir naître les aventures d’Antoine Doinel, qui se poursuivront à travers quatre autres films. Donc, si celui-ci vous plaît, il vous reste encore beaucoup de belles choses à voir.

11 – Les Aventuriers de l’arche perdue de Steven Spielberg (1981, Aventure)
Parce qu’Indiana Jones est le plus formidable personnage que le cinéma nous ait offert. Je vous mets au défi de vous ennuyer une seconde.

12 – Paris, Texas de Wim Wenders (1984, Drame)
Il a fallu que je le voie une dizaine de fois avant de me rendre compte que le film durait deux heures et demi. Paris, Texas nous emmène dans un « No Man’s Land » sentimental avant de nous réapprendre la valeur de chaque émotion.

13 – La Passion de Jeanne d’Arc de Carl T. Dreyer (1928, Drame)
Avec ses gros plans sur le visage illuminé de Maria Falconetti, sans profondeur de champ, Dreyer capte l’essence même de la grâce et de la foi. Ceux que l’histoire de Jeanne d’Arc laisse indifférents, remplaceront ce film par un autre : Vampyr, Dies Irae, Ordet, Gertrud… Avec Dreyer, il y a le choix.

14 – L’Aurore de Friedrich W. Murnau (1927, Drame)
Si poignant et complet qu’on en oublie qu’il est muet. Là encore, on est face à un cinéaste dont la carrière est trop vaste et sublime pour se satisfaire d’un film dans ce top 100.

15 – Stalker d’Andrei Tarkovski (1979, Drame)
Je suis un mauvais avocat de Tarkovski, parce qu’il me rase, même si j’ai tout vu. Tout ce que je peux promettre, c’est que même à qui n’aime pas son cinéma, Stalker propose de contempler des images sublimes qui vous hantent à jamais et posent des questions profondes.

16 – M le Maudit de Fritz Lang (1931, Drame)
Encore Fritz Lang, et si vite ! Quelques années à peine après l’arrivée du son dans le septième art, il en exploite déjà presque tous les avantages dans M, le Maudit. Je jargonne comme un cinéphile ? Disons simplement que vous allez voir un thriller haletant qui décortique quelques réalités sociales consternantes.

17 – Les Rapaces d’Eric Von Stroheim (1924, Drame)
Vous avez déjà croisé la route de quelques personnes abjectes et vous vous êtes demandé comment elles en étaient arrivées là ? La réponse est dans le film. Utile, n’est-ce pas ? Au passage, Von Stroheim invente quelques formes filmiques, comme ça, l’air de rien.

18 – Intolérance de David W. Griffith (1916, Peplum)
Un film de 1916 qui prône la tolérance en racontant en parallèle, sur trois heures, quatre époques différentes, avec des moyens plus pharaoniques que n’importe quel film de super-héros d’aujourd’hui, ça intrigue ! Surtout quand le cinéaste a fait l’éloge du Ku Klux Klan dans son précédent film.

19 – Barry Lyndon de Stanley Kubrick (1975, Drame)
Si Kubrick regarde vers l’avenir dans 2001, il voyage dans le passé pour Barry Lyndon. Sa reconstitution historique est époustouflante, tant par les moyens déployés que par le souci du détail. Il prend parfois quelques libertés (musicales, par exemple) avec l’époque, pour aider à comprendre la trajectoire ironique du héros Redmond Barry, qui échoue par là même où il réussit !

20 – Napoléon d’Abel Gance (1927, Historique)
Ironie encore : Napoléon se retrouve coude à coude avec Barry Lyndon. Stanley Kubrick aurait voulu tourner son plus beau film sur Napoléon, qui le fascinait. Après des années de travail, il a fini par abandonner le sujet. Le plus grand film sur l’empereur restera donc celui d’Abel Gance, dont la version complète dure plus de six heures. Six heures de prodiges cinématographiques, d’idées visuelles inédites et de panache. En réinventant le cinéma, Abel Gance propose de suivre la Révolution Française et l’homme qui fit basculer l’histoire.

21 – La Nuit du Chasseur de Charles Laughton (1955, Thriller)
Qu’on arrête de croire que La Nuit du Chasseur est l’unique passage miraculeux de Charles Laughton derrière la caméra. Il avait aussi réalisé (en partie) L’Homme de la Tour Eiffel, nettement moins brillant. Si La Nuit du Chasseur est prodigieux, ça n’a rien à voir avec ce bon vieux mythe de l’unique chef d’oeuvre d’un acteur qui se découvre un talent pour la mise en scène. Mieux vaut s’attarder sur la dualité de ce film d’une noirceur terrible, plus porteur d’espoir que n’importe quel « Feel Good Movie », et sur son interprète principal, l’immense Robert Mitchum, dans le rôle de sa carrière.

22 – Dumbo de Ben Sharpsteen (1941, Animation)
Soudain, je le sens, j’aurai moins de mal à vous convaincre : un Disney avec un bébé éléphant qui veut faire des câlins à sa maman… Cela dit, je vous propose tout de même de réfléchir un instant sur un point : pourquoi Dumbo et sa mère sont-ils les deux seuls animaux de ce dessin animé à ne pas pouvoir parler ? Sans doute parce que la parole ne sert qu’à médire et que l’amour maternel se dispense de commentaires.

23 – Le Jour se lève de Marcel Carné (1939, Drame)
Le film le plus iconique du « réalisme poétique », courant cinématographique français des années 1930. Jean Gabin, Arletty, les toits parisiens, le milieu ouvrier, les pavés luisant sous la pluie, les dialogues de Prévert…

24 – Blade Runner de Ridley Scott (1982, SF)
Une traque aux robots dans un Los Angeles futuriste et surpeuplé, dans lequel on se déplace en voiture volante, je peux comprendre que ça n’intéresse pas tout le monde. Laissez-vous tout de même tenter par cette fable qui se sert de son look futuriste pour interroger le passé. La musique envoûtante de Vangelis, la lumière de Jordan Cronenweth, les décors de David L. Snyder, les costumes de Michael Kaplan & Charles Knode vont vous faciliter la tâche.

25 – Le Voyage dans la Lune de Georges Mélies (1902, SF)
C’est le plus ancien film de la liste, et évidemment le plus simple, tant par son propos que par sa narration. Pour son importance capitale dans l’histoire du cinéma comme pour sa touchante naïveté féerique, prenez un quart d’heure pour regarder Le Voyage dans la Lune de Georges Mélies.

26 – Le Mirage de la vie de Douglas Sirk (1959, Drame)
Douglas Sirk est le roi du mélodrame. Je choisis celui-ci parce que je lui trouve une grande lucidité sur la société américaine. D’autres lui préféreront sans doute Tout ce que le ciel permet.

27 – Le Château de l’araignée d’Akira Kurozawa (1957, Chanbara)
Evidemment, Les Sept Samouraï est le film de Kurosawa le plus souvent recommandé. Je préfère Le Château de l’araignée parce qu’il s’agit d’un chanbara mélangé à une adaptation de Shakespeare (Macbeth). Kurosawa remet le couvert dans les années 1980 avec Ran, en s’attaquant au Roi Lear.

28 – To Be or Not To Be/Jeux dangereux d’Ernst Lubitsch (1942, Comédie)
Au nombre des réalisateurs qui ont rendu le cinéma meilleur, on ne peut éviter de citer Lubitsch. S’il fallait n’en choisir qu’un, je me tournerais vers To Be or Not To Be, grande farce sur le nazisme produite quand la Seconde Guerre mondiale faisait rage.

29 – Un Chien Andalou de Luis Buñuel (1929, Court métrage)
Buñuel mériterait aussi d’être mentionné plusieurs fois tant sa filmographie est vaste et changeante. J’admets que je ne suis pas son plus grand fan, mais Un Chien Andalou, co-réalisé avec Salvador Dali, est une expérience unique et brève. Ça ne dure qu’un petit quart d’heure, donc vous n’avez pas d’excuse.

30 – La Charge Héroïque de John Ford (1949, Western)
Impossible de survoler l’histoire du cinéma sans voir un western de John Ford. Les cinéphiles chantent souvent les louanges de La Chevauchée Fantastique (il paraît que c’est une adaptation de Boule de Suif de Maupassant, mais je n’ai jamais pigé pourquoi) ou de La Prisonnière du désert, que je trouve difficilement aimable. La Charge Héroïque, avec son John Wayne qui livre une dernière bataille avant de partir à la retraite, est sans doute plus accessible à des spectateurs novices.

31 – Le Magicien d’Oz de Victor Fleming (1938, Fantastique)
La couleur a mis du temps à arriver au cinéma. Victor Fleming fut le premier à savoir s’en servir avec finesse dans Le Magicien d’Oz. Si vous n’aimez pas le genre merveilleux avec ses mondes enchantés, dites-vous simplement que c’est un trip sous LSD d’une heure quarante.

32 – L’Enfer est à lui de Raoul Walsh (1949, Policier)
James Cagney dans la peau d’un des premiers grands « psychos » du cinéma, tyrannisé par sa mère omniprésente avec, à la clef, un final explosif.

33 – Freaks de Tod Browning (1932, Thriller)
Souvent qualifié de « film d’horreur », Freaks suit une troupe d’handicapés présentés comme bêtes de foire dans un cirque ambulant. Mais les vrais « freaks » du film sont ceux qui les instrumentalisent, bien entendu.

34 – Le Bon, la brute et le truand de Sergio Leone (1966, Western)
Troisième volet de la « trilogie du dollar » de Sergio Leone, avec Clint Eastwood, Lee Van Cleef et Eli Wallach. Le top du western spaghetti à mes yeux. D’autres vous suggéreront plus volontiers Il était une fois dans l’Ouest.

35 – Certains l’aiment chaud de Billy Wilder (1959, Comédie)
Marilyn Monroe est la plus grande et la plus belle actrice de tous les temps. Choisir un film qui explore le mieux ses talents de comédienne n’est pas une mince affaire. L’immense Billy Wilder l’a dirigée à deux reprises dans des comédies aussi hilarantes l’une que l’autre. En prime, dans Certains l’aiment chaud, vous entendrez Marilyn chanter.

36 – Aguirre, la colère de Dieu de Werner Herzog (1972, Historique)
La plus furieuse collaboration du duo Herzog / Kinski, avec la forêt amazonienne filmée non pas comme un paradis, mais comme une jungle hostile qui engloutit ceux qui s’y aventurent.

37 – King Kong de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack (1933, Aventure)
L’image du gorille géant dressé sur le toit de l’Empire States Building, écrasant comme des mouches les avions qui passent à sa portée, est presque devenue la définition du cinéma-divertissement.

38 – Shoah de Claude Lanzmann (1985, Documentaire)
Shoah est un marathon d’une dizaine d’heures qu’il faut courir une fois dans sa vie, comme un pèlerinage. Ce sont dix heures passionnantes de témoignages et d’investigation qui fournissent au spectateur les milliers de pièces d’un puzzle à assembler. Un puzzle qui représente le plus terrible des crimes jamais commis par l’être humain.

39 – L’Ange Bleu de Josef von Sternberg (1930, Drame)
Marlene Dietrich en femme fatale qui fait tourner la tête d’un maître d’école allemand… Un film sinistre et sulfureux. Incontournable.

40 – Le Septième Sceau d’Ingmar Bergman (1957, Fantastique)
Bergman a certainement tourné bien plus d’un film incontournable : Persona, Fanny & Alexandre ou Les Fraises Sauvages sont d’autres joyaux de sa carrière. S’il fallait n’en retenir qu’un, je prendrais Le Septième Sceau, où la Mort vient chercher un chevalier sur une plage de Suède, avant d’entamer avec lui une partie d’échecs décisive. Comment vous convaincre? Le cinéma de Bergman n’est pas ennuyeux. Certes, c’est un cinéaste scandinave intellectuel qui fait des films exigeants, mais on se surprend toujours à les suivre avec plus d’aisance que prévu.

41 – Citizen Kane d’Orson Welles (1941, Drame)
Le voilà enfin, relayé en 41ème position, celui qui trône d’habitude en tête de toutes les listes du genre ! Citizen Kane est le film qui a redistribué les cartes du cinéma en 1941. Il a inventé presque tout le langage cinématographique que nous connaissons aujourd’hui. Ce n’est pas une raison pour le recommander à tous les spectateurs du monde entier comme une priorité absolue. La preuve, ils sont souvent déçus. Car Citizen Kane est aussi un film austère, jamais drôle, dont le héros est antipathique et la « success story » pas forcément très engageante. Citizen Kane est un délice pour des raisons cinématographiques, mais peut déconcerter les spectateurs qui n’ont pas les clefs pour le comprendre. Ne vous jetez donc pas sur Citizen Kane en pensant que le film d’emblée va vous émerveiller. Comprendre ce qui fait son prestige demande de la concentration.

42 – No Country For Old Men de Joel et Ethan Coen (2007, Policier)
Le plus beau film des années 2000, No Country For Old Men est une fable crépusculaire sur le vieillissement, le monde qui nous file entre les doigts et la toute-puissance de la violence. Les frères Coen ont tourné d’autres chefs d’oeuvre, comme The Big Lebowski ou Fargo, mais je trouve que celui-ci est le plus intelligent et irréprochable.

43 – The Social Network de David Fincher (2010, Drame)
J’en suis sûr, c’est ce film qui aidera vraiment les générations futures à comprendre le monde dans lequel nous vivions en 2010.

44 – Le Lauréat de Mike Nichols (1967, Drame)
Devenir adulte, qu’est-ce que c’est ? Voici la réponse, avec Dustin Hoffman dans son premier grand rôle, face à la plus célèbre « cougar » du cinéma !

45 – Blow Up de Michelangelo Antonioni (1966, Drame)
Ce qu’on ne voit pas peut quand même exister. La preuve en regardant Blow Up.

46 – La Foule de King Vidor (1927, Drame)
Au sein d’une foule, en chaque homme se cache un formidable roman.

47 – Chantons sous la pluie de Stanley Donnen (1952, Comédie Musicale)
Le passage au cinéma parlant revisité par la comédie musicale. Drôle, charmant, frais, épatant.

48 – La Vie est belle de Frank Capra (1946, Comédie)
A ne pas confondre avec le film de Roberto Benigni qui agace les uns et réjouit les autres. La Vie est belle de Frank Capra est un conte de Noël motivant qui rassure chaque spectateur sur l’utilité de sa présence sur Terre.

49 – Old Boy de Park Chan-wook (2003, Drame)
Revendiquée par le cinéaste ou non, Old Boy est une mise à jour coréenne du mythe d’Œdipe, fiévreuse et traumatisante.

50 – Le Guépard de Luchino Visconti (1963, Historique)
Le déclin de la noblesse italienne dans un monde en pleine révolution, incarné par Burt Lancaster, dernier grand fauve d’une espèce en voie d’extinction.

51 – Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino (1978, Drame)
Le plus beau film sur les cicatrices psychiques infligées par la guerre du Viet-Nam à toute une génération de combattants.

52 – Le Port de l’angoisse de Howard Hawks (1944, Policier)
La rencontre d’un des plus beaux couples du cinéma devant la caméra d’Howard Hawks : Lauren Bacall et Humphrey Bogart, dans une adaptation en film noir d’un roman d’Ernest Hemingway.

53 – Pulp Fiction de Quentin Tarantino (1994, Policier)
Palme d’Or 1994, un polar au ton neuf, aux héros cool, aux répliques qui tuent et qui invente un procédé narratif inédit.

54 – Dersu Uzala d’Akira Kurosawa (1975, Drame)
L’amitié entre un soldat russe et son guide sibérien. Ils ne partagent pas la même langue, mais se comprennent malgré tout. Les grands espaces et les paysages de forêt sont sublimés par la photographie de trois chefs opérateurs : Fyodor Dobronravov, Yuriy Gantman et Asakazu Nakai. Rien à voir avec les habituels chanbara d’Akira Kurosawa.

55 – Nosferatu de Freidrich W. Murnau (1921, Horreur)
Dracula a tant inspiré l’histoire du cinéma qu’il fallait bien en trouver une version à faire figurer dans ce classement. Celle de Tod Browning avec Bela Lugosi (1931) est culte, celle de Coppola (1992) est sulfureuse, celle de Werner Herzog (1979) est hypnotique… Mais que faire contre celle de Murnau, première adaptation du livre de Bram Stocker sur grand écran, qui regroupe déjà toutes ces qualités ?

56 – Alien, le huitième passager de Ridley Scott (1979, Horreur)
Ridley Scott signe avec Blade Runner et Alien deux films assez majeurs pour mériter tous les deux d’apparaître dans ce classement. Si Alien, le huitième passager est naturellement un film de monstre dans un espace clos (où personne ne vous entend crier), c’est aussi une glaçante métaphore du viol et du cauchemar organique qui va avec.

57 – Dead Man de Jim Jarmusch (1995, Western)
Le western peut porter plusieurs masques. Il peut, notamment, abriter un voyage spirituel à la frontière entre le mythe d’Orphée et Alice aux pays des merveilles.

58 – Le Corbeau de Henri-Georges Clouzot (1943, Drame)
On ne balaye pas l’histoire du cinéma sans mentionner Clouzot. Libre à vous de choisir celui qui vous plait le plus. C’est souvent Les Diaboliques, c’est parfois Le Salaire de la peur… moi, j’ai choisi Le Corbeau.

59 – M*A*S*H* de Robert Altman (1970, Comédie)
En 1970, une comédie pouvait encore avoir une Palme d’or. Dans M*A*S*H* (Mobile Army Surgical Hospital), deux chirurgiens appelés au front pendant la guerre de Corée vont conserver leur attitude désinvolte et antimilitariste tout en montrant un professionnalisme à toute épreuve. Vous allez rire, c’est promis.

60 – Marathon Man de John Schlesinger (1976, Policier)
Difficile de dire si Marathon Man est effectivement le meilleur film de la carrière de John Schlesinger. D’autres préfèrent Midnight Cowboy. Je choisis Marathon Man, pour la qualité de ses interprètes, l’épaisseur de l’intrigue (qui implique un ancien nazi, une valise de diamants, un « wannabe » athlète et de nombreux espions) et la plus célèbre scène de torture de l’histoire du cinéma, qui vous passera l’envie d’aller chez le dentiste pour toujours.

61 – Les Affranchis de Martin Scorsese (1990, Policier)
J’aime presque tous les Scorsese autant les uns que les autres. Il est évident qu’il faut en voir au moins un dans sa vie. Taxi Driver est peut-être plus prodigieux que Les Affranchis, mais moins représentatif. Si vous regardez Les Affranchis et que ça vous plait, jetez-vous sur les autres Scorsese.

62 – La Chute de la maison Usher de Jean Epstein (1928, Drame)
Quand on parle du cinéma d’avant-garde français des années 1920 / 1930, on cite plus volontiers L’Atalante de Jean Vigo, certes sublime apogée de ce courant. Je choisis La Chute de la maison Usher de Jean Epstein par affinité avec l’écriture d’Edgar Allan Poe, auteur du roman dont le film est tiré. Il s’agit là encore d’un film muet, mais il ne dure qu’une heure et comporte une multiplicité d’effets visuels étonnants, dont les plus bouleversants ralentis qui m’aient été donnés de voir à ce jour.

63 – Melancholia de Lars Von Trier (2011, Drame)
Finalement, ils sont peut-être là, les plus beaux ralentis de l’histoire du cinéma. Lars Von Trier filme en fanfare les derniers moments de tout, sur fond de Wagner, avec Kirsten Dunst nue au clair de lune. Si je n’ai pas réussi à vous convaincre, je rends mon tablier.

64 – WALL-E d’Andrew Stanton (2008, Animation)
Insensible que je suis à l’animation japonaise (très certainement à tort), je me tourne plus volontiers vers les prouesses visuelles des studios Pixar, qui parviennent toujours à explorer la nature des sentiments. Ici, un petit robot seul au monde après le départ de tous les humains développe une curiosité qui l’amènera forcément à explorer la large palette d’émotions qui nous constitue tous.

65 – French Connection de William Friedkin (1971, Policier)
Le « Nouvel Hollywood » a révélé des cinéastes audacieux. Et c’est précisément cette audace qui fait la force de French Connection : le jeu désinvolte de Gene Hackman, la diabolique course-poursuite sous le métro de New-York, la traque inachevée d’un narcotrafiquant incarné par Fernando Rey… Le meilleur film de la filmographie presque sans faute de William Friedkin.

66 – Traffic de Steven Soderbergh (2000, Policier)
Si le cinéma des années 2000 s’est beaucoup intéressé aux cartels mexicains, aucun film ne l’a abordé sous plusieurs angles avec le brio de Traffic. Grace à un ingénieux système de filtres, Steven Soderbergh explore le problème de loin, de près, de l’intérieur, de l’extérieur, chez les bourreaux comme chez les victimes, au Mexique comme aux Etats-Unis, au sein du gouvernement aussi bien que dans la rue.

67 – Drive de Nicolas Winding Refn (2011, Policier)
Ici, tout est style, rythme, maîtrise de l’espace et du temps, soin de la mise en scène. Drive est certes un polar adapté d’un roman, mais servi par un cinéaste qui n’a rien d’autre en tête que de composer des images exclusivement destinées au grand écran.

68 – The Truman Show de Peter Weir (1998, Drame)
Malgré ses airs de film à concept malicieux (un homme ne se doute pas qu’il est, depuis sa naissance, le héros d’une émission télévisée), The Truman Show est l’un des films les plus pertinents sur le libre arbitre, le destin et la religion.

69 – Lost Highway de David Lynch (1997, Drame)
Un film ne suffit pas à définir l’insaisissable univers de David Lynch. Il peut filmer des histoires lisibles sans peine, comme Elephant Man ou Une histoire vraie, ou livrer un récit déroutant d’un bout à l’autre. Lost Highway s’inscrit dans cette veine, mais sans vous laisser autant sur le bas-côté que Mulholland Drive ou Inland Empire. Si vous avez du temps, regardez sa série « Twin Peaks » en entier. Autrement, faites confiance à Lost Highway, échantillon tout à fait représentatif du cinéma onirique de David Lynch.

70 – Tigre et Dragon d’Ang Lee (2000, Drame)
Un film pour découvrir que mélodrame, peinture et arts-martiaux font par nature très bon ménage!

71 – Rio Bravo de Howard Hawks (1959, Western)
Dans le cinéma classique américain, Howard Hawks ne serait-il pas le plus habile explorateur des rapports humains? Rio Bravo, le troisième de ses cinq westerns (en oubliant Le Banni, pour lequel il n’est pas crédité), concentre toutes les qualités et les contradictions du cinéaste : misanthropie et camaraderie, naïveté et subversion, féminisme et misogynie…

72 – Madame de… de Max Ophuls (1953, Drame)
Une vraie fessée à tous ceux qui prétendent ne pas aimer le mélodrame où ne pas s’intéresser aux peines de cœur des riches. Vous finirez en larmes. Tous.

73 – Butch Cassidy & Le Kid de George Roy Hill (1969, Western)
Si Tom Cruise est le meilleur acteur de tous les temps, Paul Newman est le plus beau. Son amitié avec Robert Redford était légendaire. Retrouvez-les devant la caméra de George Roy Hill dans Butch Cassidy & Le Kid, un western crépusculaire emmené par deux Robin des Bois naïfs, engagés dans un ménage à trois avec la belle Katharine Ross.

74 – Tous en scène de Vincente Minnelli (1953, Comédie Musicale)
Une comédie musicale astucieuse et élégante qui revisite la carrière prodigieuse de Fred Astaire, ce génie charmant, le plus délicat et décontracté des danseurs du cinéma.

75 – La Fureur de vivre de Nicholas Ray (1955, Drame)
Le film le plus emblématique de la carrière-éclair du beau James Dean. Les défis en voiture auxquels participe le jeune héros sont évidemment le terrible présage au sort tragique de l’acteur, mort à 23 ans dans un accident de la route. Impossible d’oublier le rouge de son blouson, qui servira de clef narrative au scénario.

76 – Bowling For Columbine de Michael Moore (2003, Documentaire)
Les méthodes de Michael Moore peuvent agacer autant que sa personne. Mais Bowling For Columbine fascine davantage à mesure qu’il vieillit. Depuis 2003, le cinéaste nous a livré – avec cynisme et dérision – la preuve filmée incontestable que la vente libre d’armes à feu aux Etats-Unis est à l’origine d’un fléau meurtrier qui fait plus de 30 000 victimes chaque année. En 2015, c’est pire.

77 – La Nuit des Morts-Vivants de George A. Romero (1968, Horreur)
Le succès populaire de la série « The Walking Dead » a fait oublier que les premiers morts-vivants du cinéma sont sortis de terre en 1968 dans un film d’art et essai en noir et blanc qui s’attaquait aux grands tabous de la société occidentale. Chez George A. Romero, les zombies ne sont pas des monstres malveillants, mais le cumul de la poussière qu’on a glissée sous le tapis.

78 – Le Narcisse Noir de Michael Powell et Emeric Pressburger (1947, Drame)
A l’époque de la censure hollywoodienne, les plus grands cinéastes comme Michael Powell et Emeric Pressburger savaient détourner l’éclat du Technicolor et ses fascinantes teintes vives pour les mettre au service du thème subversif abordé par le film (ici, l’obsession sexuelle refoulée dans un couvent). Si Les Chaussons Rouges est le film le plus souvent cité du tandem, je recommande plus volontiers Le Narcisse Noir que je trouve plus culotté.

79 – Edouard aux mains d’argent de Tim Burton (1990, Fantastique)
Si l’obsession gothique de Tim Burton peut lasser, sa peinture au vitriole de la société américaine est toujours juste. Edward aux mains d’argent est la somme de tous les talents du réalisateur, agrémentée d’un récit familial, original et bouleversant.

80 – Get Carter de Mike Hodges (1971, Drame)
La vengeance d’un gangster trahi, incarné par le rouleau-compresseur Michael Caine, dans un Manchester tout en briques rouges et en teintes grises du début des années 1970.

81 – Serpico de Sidney Lumet (1973, Policier)
Même s’il a beaucoup perdu de sa force à partir des années 1980, le jeu imprévisible d’Al Pacino dans la première décennie de sa carrière est une des merveilles de l’histoire du cinéma. Il a d’ailleurs offert à Sidney Lumet ses deux plus grands films : Un après-midi de chien et Serpico. Dans ce dernier, le rôle sombre trouve une note comique grâce à Pacino qui déboule dans chaque scène dans un nouveau déguisement.

82 – Gloria de John Cassavetes (1980, Policier)
Pour l’inoubliable Gena Rowlands serrant d’une main la pogne d’un petit garçon et de l’autre un flingue.

83 – Le Vent se lève de Ken Loach (2006, Drame)
Pour les collines irlandaises, vertes et embrumées, théâtre d’une révolution politique et guerrière, et pour ces combattants du quotidien, avec leur accent, leurs bérets et leurs fusils en bandoulière.

84 – La Reine Margot de Patrice Chéreau (1994, Historique)
A l’heure où chacun raffole des récits de dynasties royales sanguinaires, il est essentiel de voir La Reine Margot, formidable opéra barbare signé Patrice Chéreau. La sensualité d’Isabelle Adjani est contrebalancée par l’abominable crâne de Virna Lisi qui annonce la mort, et un rouge écarlate imprègne le film jusque dans les fibres de ses somptueux costumes. Le roi Charles IX, incarné par Jean-Hugues Anglade, finit même par transpirer du sang !

85 – Le Ruban blanc de Michael Haneke (2009, Drame)
La promiscuité des habitants d’un petit village allemand et le conservatisme protestant de l’époque composent sans doute un terreau favorable à la montée du nazisme. C’est du moins l’hypothèse proposée par Michael Haneke dans ce chef d’oeuvre qui, sous des allures glacées, recèle des trésors d’humanisme dans les interactions entre les personnages.

86 – The Thing de John Carpenter (1982, Science-Fiction)
Le roi du film fantastique couillu transforme le classique de la série B La Chose d’un autre monde de Christian Niby et Howard Hawks (1951) pour en faire un film d’horreur parmi les plus crado de tous les temps, avec une des fins les plus obsédantes et ambiguës du septième art.

87 – Ne vous retournez pas de Nicolas Roeg (1973, Fantastique)
L’ancien chef opérateur de John Schlesinger adapte une nouvelle de Daphnee Du Maurier en déstructurant le montage et en filmant Venise hors saison, désertée de ses touristes, laissant place à un vide fantomatique anxiogène. L’utilisation du genre pour montrer la douleur de la perte d’un enfant et la fragilisation d’un couple fait de Ne vous retournez pas le film le plus juste sur la question. Ah oui : il y a aussi un twist final si glaçant qu’il fait passer Le Sixième Sens pour un épisode de Petit Ours Brun.

88 – Un monde parfait de Clint Eastwood (1993, Drame)
Dans sa longue carrière de cinéaste, Clint Eastwood à réalisé un bon nombre de grands films, comme Sur la route de Madison ou Mystic River. Mais aucun n’est plus déchirant qu’Un monde parfait, dans lequel un bagnard en fuite se lie d’amitié avec un petit garçon qu’il a pris en otage.

89 – La Fièvre dans le sang d’Elia Kazan (1959, Drame)
Là, j’ai un problème. Elia Kazan mérite mieux que la 89e place de ce classement, mais quel film trouver que je pourrais, les yeux fermés, recommander à n’importe qui ? Sur les quais ne fait pas l’unanimité, par exemple (car il fait l’éloge de la dénonciation). A l’Est d’Eden non plus, car certains le trouvent surjoué. Je choisis donc vers un film qui, lui, mérite la 89e place de ce classement, et plaira sans doute plus facilement le monde : La Fièvre dans le sang. Warren Beatty et Natalie Wood (deux des plus beaux visages du cinéma) y passent à côté de leur amour, victimes des injonctions d’une société puritaine. En bon français : refouler sa sexualité, ça rend soit timbré, soit alcoolique.

90 – Arizona Dream d’Emir Kusturica (1992, Drame)
Emir Kusturica pousse souvent l’hystérie trop loin, infligeant à son cinéma une dimension épuisante. Arizona Dream fait exception à cette règle et vous emmène dans un rêve cinématographique sentimental et mélancolique. Vous rirez beaucoup, vous pleurerez aussi.

91 – Bonnie and Clyde d’Arthur Penn (1967, Policier)
Warren Beatty encore, cette fois en couple avec un autre des plus beaux visages du cinéma : Faye Dunaway. Un portrait sulfureux des célèbres gangsters représentés par Arthur Penn comme un duo d’impuissants qui sortent les flingues à défaut d’arriver à jouir.

92 – La Cité de Dieu de Fernando Meirelles et Kátia Lund (2002, Drame)
Un périple inhumain dans un des endroit les plus dangereux au monde, les favelas de Rio, où un jeune photographe va découvrir le visage sombre et nécessairement mensonger du journalisme.

93 – La Féline de Jacques Tourneur (1942, Fantastique)
Le mètre étalon du film fantastique : une femme jalouse se transforme en fauve. Chaque scène est une leçon de suspens.

94 – Le Voleur de Bicyclette de Vittorio de Sica (1948, Drame)
On ne voyage pas dans l’histoire du cinéma sans passer par le néo-réalisme italien de l’après-guerre. Dans Rome en reconstruction, un homme cherche le vélo qu’on lui a volé et dont il a besoin pour se rendre au travail. Accompagné par son jeune fils, il lutte pour survivre, tant physiquement que moralement.

95 – L’Evangile selon Saint Matthieu de Pier Paolo Pasolini (1964, Historique)
Le cinéma de Pasolini, toujours fascinant, est souvent parasité par les obsessions grivoises du cinéaste. L’Evangile selon Saint Matthieu est son film le plus accessible (certainement le plus lisse, se lamenteront certains). Il offre au cinéma la première adaptation raisonnable du Nouveau Testament, loin des superproductions hollywoodiennes aux normes esthétiques incompatibles avec le sujet.

96 – Au hasard Balthazar de Robert Bresson (1966, Drame)
Dans la campagne française, un petit âne passe de mains en mains, victime de la cupidité et de la malveillance des êtres humains qu’il rencontre. Seule musique du film : l’andantino de la sonate pour piano en la majeur de Schubert (D. 959). Oui, vous allez chialer.

97 – Le Salon de musique de Satyajit Ray (1958, Drame)
Musique indienne, danse indienne, architecture indienne, culture indienne, langue indienne, cinéma indien, mais récit universel. Rassurez-vous : on n’est pas du tout chez Bollywood.

98 – Les Chiens de Paille de Sam Peckinpah (1971, Drame)
Quand faut-il renoncer à la sagesse et péter un câble ? Réponse dans le film.

99 – Sibériade d’Andrei Konchalovsky (1978, Drame)
4h30 de poésie, de paysages inouïs que vous ne verrez jamais en vrai et d’une épopée à travers plusieurs générations d’une famille russe du début du XXe siècle.

100 – Mon Oncle de Jacques Tati (1958, Comédie)
Jacques Tati n’a toujours pas trouvé son égal pour mettre en scène l’absurdité d’un monde en plastique, où le gadget est roi et la parole absente.

Voici les films qui sont sortis de la liste au dernier moment :
Le Vieux Fusil, Le Roi et l’oiseau, Le Pont de la rivière Kwai, Cabaret, The Servant, Le Goût du saké, E.T., En quatrième vitesse, Massacre à la tronçonneuse, Eve, A l’ouest rien de nouveau.

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Je ne vous le dirai jamais assez : allez au cinéma !

J’anime chaque année un atelier cinéma pour les élèves de seconde du lycée Jean-Baptiste-de-la-Salle à Saint-Denis (93).

Cette nuit, l’un d’eux a rendu visite à mon blog. Ça m’a fait plaisir. Du coup, je me suis dit que j’écrirais une nouvelle entrée aujourd’hui.

J’en profite pour faire un petit coucou aux élèves, qui sont très sages et souvent pertinents quand ils prennent la parole.

La dernière fois que je suis allé leur donner cours, j’étais un peu en retard. La sélection cannoise venait d’être annoncée et j’ai dû rester quelques minutes de plus au bureau pour traiter quelques informations de dernière minute. Du coup, j’ai proposé à mes lycéens, puisqu’ils suivent le cursus « Lycéens et cinéma »de parler un peu du Festival de Cannes,.

Ils s’en foutent.

D’ailleurs, ce n’est pas compliqué : demandez autour de vous, pendant Cannes, si les gens suivent le Festival. Tout le monde s’en fout. Chaque année, je m’étonne de voir Canal+ descendre couvrir un évènement qui n’intéresse personne.

Moi, ça m’intéresse.

Chaque année, le Festival de Cannes est l’occasion de jouer à un jeu que j’adore : les pronostics !

Sauf qu’un pronostic, on le fait en connaissance de cause. Moi, je ne suis jamais allé à Cannes. Je n’ai donc jamais vu les films en compétition avant de me prononcer. Donnons donc à ce jeu un nom plus loufoque. Un nom de loterie.

Appelons ça le KIKORA (La Palme d’Or) !

 palme d'or

Les règles du jeu

Le KIKORA repose sur l’idée que le Festival de Cannes, c’est toujours pareil. Les mêmes personnes y voient les films des mêmes réalisateurs d’année en année.  Bien sûr, il faut tenir compte des petites variantes pour mettre les chances de son côté : le jury est différent, les films sont plus ou moins bons, etc. Pour bien jouer au KIKORA, il est nécessaire d’être à l’écoute de ce que disent les festivaliers après les projections.

Il faut aussi lire les synopsis des films qui concourent. Celui qui aborde un thème difficile en apparence, consensuel en réalité, part souvent avec une longueur d’avance. Exemple : l’avortement sous Ceausescu, la fusillade de Columbine, le couple gay ou lesbien, l’administration Bush, la misère en Belgique… Retenez bien cette règle : elle m’a permis de gagner quatre fois au KIKORA !

Ensuite, renseignez-vous sur les réalisateurs. Viennent-ils pour la première fois ? Ont-ils déjà reçu des prix ? Retenez que, depuis quelques années, la Palme d’Or n’a plus le droit d’être cumulée avec un autre Prix. Le film qui l’obtiendra n’aura donc rien d’autre. Tous les Prix peuvent être attribués à deux films ex-aequo. Jetez un œil sur l’histoire du Festival et sur ses précédentes éditions… Vous êtes prêts.

Dans un premier temps, vous devez connaître la liste des prix à attribuer.

Les prix :

Le Prix du Festival de Cannes : (facultatif) Parfois, on n’a pas assez de prix à remettre et il y a quelqu’un dans la compétition qui serait vexé de repartir les mains vides. On crée alors le facultatif « Prix du 68e Festival de Cannes » (il faut évidemment corriger le nom en fonction de l’édition). Par exemple : cette année, Gérard Depardieu s’est déplacé. Le film dans lequel il joue n’aura pas de prix mais Gégé ne peut pas repartir les mains vides, sinon il sera fâché. Alors on crée le « Prix du 68e Festival de Cannes ».

Gerard Depardieu arriving on the red carpet for the movie 'Valley of love' presented in competition held at the Palais Des Festivals in Cannes, France on May 22, 2015 as part of the 68th Cannes Film Festival. Photo by Nicolas Genin/ABACAPRESS.COM  | 501592_004 Cannes France

Le Prix du Jury : C’est à la fois le plus difficile à deviner et le plus facile à attribuer. Il peut tomber sur n’importe qui. Il n’y a pas de règle. C’est la médaille de bronze du Festival de Cannes.

Le Prix du scénario : On le remet traditionnellement à un film fade et dont personne ne se souviendra. Exemple Footnote, de Joseph Cedar en 2011. Contrainte : il doit être d’une nationalité à la fois exotique et austère. Un truc qui sonne pas rigolo. Genre russe, chinois, roumain, turc… Le Prix du scénario est aussi souvent remis à un film qui ne brille surtout pas par son scénario. Renseignez-vous sur les synopsis pour vous aider.

footnote

Prix d’interprétation masculine : il suffit d’écouter ce que disent les festivaliers pour le deviner, en général.

Prix d’interprétation féminine : Ecouter les festivaliers est une bonne chose mais ne suffit pas. Il faut aussi consulter l’historique des lauréates des éditions précédentes et créer une bonne alternance entre le glamour et le sérieux. Exemple: Kirsten Dunst en 2011 pour Melancholia et Cristina Flutur et Cosmina Sytratan en 2012 pour Au-delà des collines. Le Festival de Cannes est sexiste, mais pas trop. Il aime donc récompenser une belle plante célèbre une année sur deux. Voire deux années sur trois.

Romanian actresses Cosmina Stratan (C) and Cristina Flutur (L) pose on stage with US actor Alec Baldwin after being awarded with the Prix d'Interpretation Feminine (Best Actress) during the closing ceremony of the 65th Cannes film festival on May 27, 2012 in Cannes.    AFP PHOTO / VALERY HACHE

Prix de la mise en scène : Il est d’usage de le remettre au film que tout le monde a détesté dans la sélection. Exemple: Post Tenebras Lux, de Carlos Reygadas en 2012. Si les mauvais films de l’année ne sont pas assez détestés – ou, à l’inverse, s’ils le sont trop, il suffira de se rabattre sur un bon réalisateur.

Grand Prix : C’est la médaille d’argent. On la remet souvent à un film ennuyeux et, si possible abscons. Exemple: Flandres, de Bruno Dumont en 2006. Attention : si vous avez prévu de remettre votre Palme d’Or à un film qui a l’air ennuyeux et abscons, remettez le Prix du Jury à un film qui a l’air formidable. L’un contrebalance l’autre.

La Palme d’Or : C’est la plus grande distinction du cinéma. Il faut qu’elle soit remise alternativement et régulièrement aux quatre patries du cinéma : Les Etats-Unis (13 Palmes), la France (6 Palmes), l’Italie (5 Palmes), et tout le reste du monde (totalité des autres Palmes). Consultez donc l’historique de la Palme d’Or pour deviner quelle nation aura sa chance. Renseignez-vous aussi sur les cinéastes. On la décerne souvent soit à un nouveau venu qui fait des films très singuliers, soit à un mec qui revient pour la dixième fois et dont on veut se débarrasser. Attention : certaines années, le Festival de Cannes remet deux Palmes d’Or ex-aequo. On ne saurait que trop vous conseiller de jouer au KIKORA avec deux Palmes : ça augmente vos chances de réussite !

 doublepalme

Les films :

Voici la liste des films en compétition, dans leur ordre de présentation au jury du Festival. Oui, ça compte aussi !

notrepetitesoeurNotre Petite Sœur (Hirokazu Kore Eda) : Le cinéaste japonais revient souvent, ce qui pourrait lui valoir enfin un Palme d’Or. Seulement, son film n’a pas fait beaucoup parler de lui. Il semblerait qu’il ne s’agisse pas d’un grand cru. Et puis il a déjà eu le Prix du Jury il y a deux ans. Difficile de croire qu’il sera au palmarès. Il devra revenir encore, d’autant que le jury oublie facilement le premier film de la sélection.

taleoftalesThe Tale of Tales (Matteo Garrone) : Apparemment, le film est tellement grotesque qu’il pourrait bien décrocher le Prix de la mise en scène. Matteo Garrone a déjà eux deux fois le Grand Prix avec Gomorra et Reality. Il se peut qu’il en collectionne encore quelques-uns avant d’avoir une Palme. Attention : garder en tête que son film est sans doute grotesque mais Guillermo Del Toro, qui est dans le jury, aime les trucs grotesques.

lefilsdesaulLe Fils de Saul (Laszlo Nemes) : Premier film Hongrois sur les fours crématoires.  Ça fait beaucoup de raisons de lui donner la Palme d’Or. Seulement voilà : la dernière a été attribuée à un film turc. On ne peut pas décerner chaque année une Palme au fameux « reste du monde ». Il en faut un peu pour l’Italie, la France ou les Etats-Unis. Gardons-le donc pour la Caméra d’Or, sorte de Palme d’Or des premiers films.

thelobsterThe Lobster (Yorgos Lanthimos) : Voilà un film grec un peu bizarre qui a d’assez bons retours. Gardons-le sous le coude pour le Prix du scénario.

laforetdessongesThe Sea Of Trees (Gus Van Sant) : celui-là, il paraît qu’il est tellement grotesque qu’on ne peut malheureusement pas penser qu’il aura quoi que ce soit.

miamadreMia Madre (Nanni Moretti) : C’est un des films qui a le plus ravi la Croisette cette année. Tellement qu’on a presque envie de lui attribuer la Palme d’Or d’emblée. Seulement, voilà : Nanni Moretti l’a déjà eue en 2001. D’autres cinéastes ont déjà reçu deux Palmes, me direz-vous. Certes. Mais ils n’ont pas le profil de Nanni Moretti. Ils sont plus « colossaux ». Coppola, Kusturica, Haneke… Je serai surpris que Moretti les rejoigne, d’autant que son film a été très remarqué pour son actrice principale. Il serait donc bien pour un prix d’interprétation féminine. L’année dernière, ce prix a été remis à la très glamour Julianne Moore. C’est le moment d’alterner et de le remettre à une femme… d’expérience, va-t-on dire. Et, puisqu’on ne peut plus cumuler Prix d’interprétation et Palme d’Or, je pense qu’elle va passer sous le nez de Nanni Moretti. Dommage, je l’adore.

carolCarol (Todd Haynes) : Il est possible d’envisager Todd Haynes pour le Prix de la mise en scène, si on décrète que, cette année, le prix sera remis à un bon réalisateur. Son film a plu. Son actrice, Cate Blanchett, aussi. Mais comme il faut alterner les années avec glamour et les années sans, et que Julianne Moore a eu le prix d’interprétation l’an passé, je pense que Carol est mieux placé pour le Prix de la mise en scène. C’est le genre de film qui a dû taper dans l’œil de Xavier Dolan qui siège dans le jury. On n’ira sans doute pas jusqu’à la Palme d’Or, qui a de meilleurs prétendants cette année.

monroiMoi Roi (Maïwenn) : Le problème, c’est que le cinéma français a gagné la Palme d’Or presque trois fois en six ans. Je dis « presque » parce que je considère Amour de Haneke presque comme un film français. Donc je pense que c’est mort pour la France, cette année. Et comme Maïwenn a déjà eu un Prix du jury en 2011 avec Polisse, ça m’étonnerait qu’elle remporte quoi que ce soit avec Mon Roi qui, paraît-il, est moins enthousiasmant.

plusfortquelesbombesLouder Than Bombs (Joaquim Trier) : Film raconté dans le désordre par un cinéaste norvégien ? Attention : ça peut clignoter « Prix du scénario », ça.

Adeleimg1La Loi du marché (Stéphane Brizé) : Tout le monde dit « Prix d’intéprétation masculine pour Vincent Lindon », alors on va dire pareil.

marguerite et julienMargueritte & Julien (Valérie Donzelli) : Je pense que Donzelli et son collègue et compagnon Jérémie Elkaïm sont deux bobos qui agacent tout le monde et qui ne travaillent pas assez leurs films. D’ailleurs, ils n’ont pas beaucoup fait parler d’eux. Donc rien du tout. A moins qu’ils ne se soient mis Sophie Marceau et Xavier Dolan dans la poche ! Auquel cas, on pourrait imaginer un Prix du Jury.

sicarioSicario (Denis Villeneuve) : C’est un film d’action. Il ne manquerait plus qu’on le prenne au sérieux !

mountainsmaydepartMountains May Depart (Jia Zhang-Ke) : Quatrième venue en compétition pour le réalisateur chinois qui n’a eu jusqu’ici qu’un misérable Prix du scénario à Cannes (en 2013). Son dernier film a manifestement beaucoup plu. Palme d’Or ? J’aurais dit « oui » tout de suite si celle de l’année dernière n’avait pas été turque. On ne peut pas remettre deux fois de suite la Palme au continent « Reste du monde » (bis). Donc on va le garder pour le Grand Prix, contre une Palme d’Or à la nationalité moins exotique.

youthYouth (Paolo Sorrentino) : Sorrentino vient à Cannes avec chacun de ses films (ou presque) et n’a toujours pas eu la Palme d’Or. Juste un misérable Prix du Jury pour Il Divo en 2008. L’Italie, qui est pourtant une des quatre patries du cinéma, n’a pas reçu de Palme d’Or depuis 2001. Il faut donc se débarrasser de Sorrentino et filer une Palme à l’Italie. Youth me semble être un candidat parfait. En plus, Harvey Keitel porte bonheur aux films dans lesquels il joue : Taxi Driver, La Leçon de piano et Pulp Fiction tous Palmés !

theassassinsThe Assassin (Hou Hsiao-Hsien) : Le problème, avec Hou Hsiao-Hsien, c’est qu’il est très aimé. Mais je crois que son film n’a pas tapé dans l’œil. Typiquement un cas de figure où on pourrait lui remettre un « Prix du 68e Festival de Cannes » pour le remercier d’être venu.

dheepanDheepan (Jacques Audiard) : Emmerdant. Jacques Audiard revient pour la quatrième fois en compétition et a remporté un Prix du scénario et un Grand Prix. Il va bien falloir finir par le couronner. Mais il semblerait que son film n’ait pas suffisamment séduit pour ça. Il pourrait ne rien avoir du tout, ce qui serait vache. Mais je ne vois pas bien ce qu’on pourrait lui remettre, sinon un Prix du Jury.

valleyofloveValley Of Love (Guillaume Nicloux) : Un film avec Depardieu et Huppert qui n’a rien, ça fait bizarre, même si le film n’est pas génial. On pourrait leur imaginer un « Prix du 68e Festival de Cannes » aussi.

chronicChronic (Michel Franco) : Le problème de Michel Franco, c’est que ses films sont trop antipathiques pour séduire. Je pense qu’il n’aura rien. Etant jeune, il reviendra et décrochera ses prix à l’usure. Sinon, on peut toujours lui passer un prix de la mise en scène, à la manière de Carlos Reygadas (Post Tenebras Lux en 2012), Brillante Mendoza (Kinatay en 2009) ou Amat Escalante (Heli en 2013).

macbethMacbeth (Justin Kurzel) : Le jury est claqué, il en a ras-le-bol, il a déjà ses chouchous en tête, il se farcit une version de Macbeth qui est forcément moins bien que celle d’Orson Welles ou de Kurozawa (ou même de Polanski). A moins que Fassbender ne soit prodigieux (et il sait l’être), il n’aura rien.

Mon KIKORA à moi :

Voici donc mon KIKORA cette année !

Souvenez-vous que c’est comme le Loto : vous êtes en train de cocher n’importe quelles cases, vous n’avez pas vu les films, vous n’avez pas assisté aux délibérations… Il est donc probable que vous n’en mettiez pas un seul à la bonne place. Certaines années, je n’arrive même pas à trouver les bons films qui finiront dans le palmarès. Donc c’est une tentative désespérée, juste parce que 100% des gagnants auront tenté leur chance.

 

Palmarès du Festival de Cannes 2015 (de Gauthier Jurgensen) :

Caméra d’Or : Le Fils de Saul de LASZLO NEMES

Prix du 68e Festival de Cannes : Ex-aequo GERARD DEPARDIEU pour Valley Of Love et HOU HSIAO-HSIEN pour The Assassin

Prix du Jury : Dheepan de JACQUES AUDIARD

Prix du scénario : The Lobster de YORGOS LANTHIMOS

Prix d’interprétation féminine : MARGHERITA BUY pour Mia Madre

Prix d’interprétation masculine : VINCENT LINDON pour La Loi du marché

Prix de la mise en scène : Carol de TODD HAYNES

Grand Prix : Mountains May Depart de JIA ZHANG-KE

Palme d’Or : Youth de PAOLO SORRENTINO

Pour la première fois en douze ans de KIKORA, je décide de ne pas décerner de double Palme d’Or. Je sais bien que la dernière remonte à 1997 et que ça finira bien par arriver à nouveau. Mais comme il y a deux présidents du jury pour la première fois, on s’attend trop à ce qu’ils doublent la Palme d’Or. Du coup, je crois qu’ils vont être filous et n’en remettre qu’une, d’un commun accord.

Voilà, maintenant que vous connaissez les règles du KIKORA… à vous de jouer !

Truffaut est mort quand je suis né. Comment cerner un homme dont je n’ai jamais eu à faire le deuil, puisque je ne l’ai jamais connu ? Pourtant, j’ai le sentiment que Truffaut me hante, comme si j’aurais dû le rencontrer un jour et que ce rendez-vous manqué ne trouvera jamais d’écho.

Peut-être suis-je obsédé par les lettres qu’il a échangées avec ma mère – et dont le contenu ne sera pas dévoilé ici, car elles ne m’appartiennent pas. Jeune cinéphile des années 1960, elle avait envoyé au cinéaste quelques lignes enthousiastes après avoir vu Fahrenheit 451. Un malentendu s’était installé entre eux : Truffaut avait cru la connaitre, lui avait donné rendez-vous et, après avoir compris son erreur, lui avait proposé d’aller au cinéma un autre jour.

Ils y sont allés plusieurs fois et se sont quelquefois revus avant de poursuivre leur vie chacun de son côté.

C’est une histoire difficile à relater car Truffaut garde aujourd’hui encore sa réputation de coureur de jupons, et j’ai toujours peur que cette anecdote soit mal comprise. Pour moi, l’histoire est aussi forte que si un ami me racontait qu’il est allé au combat avec Napoléon ou visiter le Louvre avec Léonard De Vinci. Et elle m’inspire une admiration formidable pour le cinéaste. Au fond, Truffaut, c’était aussi ça : quand il vous aimait bien, il vous emmenait au cinéma.

Trente ans jour pour jour après sa disparition, j’ai l’impression qu’on lui doit tous quelque chose, qu’on l’aime ou non, et que le fantôme de François Truffaut chuchote des conseils à quiconque s’intéresse au cinéma.

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Vous préférez Godard ? Lui aussi !

Aujourd’hui, les cinéphiles du monde entier – même ceux qui affichent sans complexe leur affection pour le cinéma de Truffaut – portent aux nues celui de Godard. Dans son livre Truffaut & Godard : La querelle des images récemment paru aux éditions CNRS, Arnaud Guigue compare la carrière contemporaine des deux auteurs que le public a si souvent opposés. Dès les premières pages, l’auteur nous fait une piqûre de rappel nécessaire : sans l’effort de François Truffaut pour passer de la critique au cinéma, Jean-Luc Godard n’aurait pas tourné ses premiers films !

truffaut&godard

Eh oui : c’est en association avec Truffaut que Godard a pu travailler sur Une histoire d’eau, un de ses premiers courts. C’est également sur un synopsis de Truffaut que Godard a pu élaborer son chef d’œuvre A bout de souffle ! Il n’est pas rare non plus de voir apparaître, au générique de films de Godard (Deux ou trois choses que je sais d’elle, par exemple), le nom de la société de production Les Films du Carrosse, fondée à la fin des années 1950 par François Truffaut et Ignace Morgenstern. Pas de doute : l’un a servi de marchepied à l’autre, mais volontairement et sans en souffrir.

Je le répète donc à tous ceux qui trouvent que Jean-Luc Godard est un meilleur cinéaste que Truffaut : s’il l’est, c’est avec le soutien de son compère. Et si Godard a eu plus d’influence sur la Nouvelle Vague, c’est grâce à la confiance de Truffaut. Un vrai visionnaire, donc. Si vous avez un moment, regardez donc Une histoire d’eau, ce court métrage qu’ils ont coréalisé et qui a servi de rampe de lancement à la Nouvelle Vague !

Leur entente fut de courte durée, me direz-vous. C’est vrai. Truffaut et Godard ont continué à s’écrire jusqu’à une fameuse brouille qui mit un terme définitif à leurs échanges.

Pour résumer (très rapidement) : en 1973, Godard envoie une courte missive à Truffaut pour lui dire deux choses. D’abord qu’il a trouvé son film La Nuit américaine médiocre. Ensuite que l’argent qui a servi à le financer devait être mis au profit de son prochain film. Donc Godard demande sans détour à Truffaut – comme si ce dernier avait une dette envers lui – de coproduire son prochain film… ce à quoi Truffaut répond une très longue lettre dont la seule chose qu’il faut retenir, c’est qu’il y traite son ancien partenaire de « merde sur un socle ». Une merde, à cause de son comportement. Sur un socle pour sa posture de maître adulé que personne n’ose contredire et qui peut tout se permettre. Si la lecture de cette correspondance assez cocasse vous inspire, il vous suffit d’y jeter un œil ici.

En 2014, Godard est sélectionné en compétition officielle pour son dernier film : L’adieu au langage. Intrigué par ce que Godard a encore à dire, je file le voir dès sa sortie. Étonné et perplexe comme toujours, je rentre suivre le Festival de Cannes où il ne se passera rien puisque Godard ne s’y risque plus depuis que l’entarteur belge lui a collé une bonne dose de crème en travers de la tronche en 1985. Cependant, un journaliste de France Inter a fait le voyage jusqu’en Suisse pour demander à l’illustre Jean-Luc Godard ses impressions sur Cannes et ce qu’il s’y passe pendant qu’il reste chez lui. Que pense-t-il, par exemple, de Quentin Tarantino ? (merci à Olivier Henry Gamas pour ce tuyau !)

Que ceux qui aiment Tarantino – comme moi – se réconfortent : le fantôme François Truffaut se penche encore sur votre épaule pour vous chuchoter à l’oreille que Godard est une merde sur un socle. Ça fait 41 ans que ça dure. Visionnaire, je vous dis !

 

La Nouvelle Vague, pas votre came ? Lui non plus !

Si Truffaut est, avec Godard, le nom le plus souvent cité pour parler de la Nouvelle Vague (sans oublier les inévitables Rohmer, Chabrol et Rivette), il n’est pas pour autant dissociable du « grand » cinéma, du cinoche « à l’ancienne », bref : du truc poussiéreux dont les nostalgiques nous parlent quand ils évoquent le Septième art. John Wayne, Jean Gabin, le noir et blanc, les cow-boys et les Indiens, le bruit du projecteur, les esquimaux, le Gaumont Palace… Seulement Truffaut n’y allait pas sur les genoux de son papa le dimanche après-midi. Lui, il séchait les cours pour se faufiler en douce dans les salles et enchaîner des centaines de films qu’il notait dans un petit carnet. A vingt ans, quand il est devenu critique, il avait déjà tout vu.

C’est en connaissant « le cinéma de papa » sur le bout des doigts que Truffaut en a parlé. Et c’est bien parce qu’il aimait les « grands classiques » qu’il a imaginé l’interminable interview d’Alfred Hitchcock qui allait devenir le livre sur le cinéma le plus vendu de tous les temps.

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Cet ouvrage de référence, indispensable pour comprendre l’œuvre du « maître du suspens », a aussi bouleversé le monde de la cinéphilie. Depuis, toutes les stars de la critique ont publié une interview-fleuve de leur cinéaste favori. Michel Ciment/Stanley Kubrick, Pierre-André Boutang/Roman Polanski, Noël Simsolo/Sergio Leone, Cameron Crowe/Billy Wilder, Michel Cieutat & Philippe Rouyer/Michael Haneke… Disons-le : le recueil d’entretiens est devenu, dans l’univers de la cinéphilie, un exercice de style par lequel chaque critique devra passer un jour. Il faudra que je me trouve un réalisateur à aller emmerder avec ça. J’aurais bien harcelé Danny Boyle, mais Amy Raphael s’en est déjà chargée.

Truffaut a donc révolutionné la critique cinématographique et l’amour du cinéma d’hier, mais pas seulement. Il a aussi constamment jeté les dés et construit le cinéma de demain. La preuve : trois ans après la brouille avec Godard, un jeune cinéaste fan de Truffaut le contacte pour lui demander si, par hasard, il accepterait de jouer dans son film. On parle bien sûr de Steven Spielberg et de Rencontres du troisième type.

François Truffaut interprète le scientifique français qui parvient à établir le contact avec une civilisation venue d’ailleurs. Il est naturellement aux premières loges quand à la fin du film le vaisseau spatial se pose enfin sur Terre. Les petits extra-terrestres qui en sortent sont interprétés par des enfants, comme si Spielberg les rendait à Truffaut, lui qui les avait tant filmés comme des créatures étonnantes, éternellement incomprises et avec lesquelles le contact se noue difficilement.

Truffaut qui n’avait pas hésité à aider Godard au début de sa carrière ne ferait pas la fine bouche avec Spielberg. Il a contribué au succès de l’un comme de l’autre. Les cinéastes qui se sont inspirés d’eux, comme Quentin Tarantino ou J.J. Abrams, lui sont donc tout aussi redevables.

Je me souviens d’avoir lu, dans la correspondance de Truffaut, une lettre d’un cinéphile agacé qui lui demandait ce qu’il était allé faire dans ce blockbuster insignifiant. Courtois et intelligent comme toujours, Truffaut lui répondait qu’il était passé à côté du film. Lui, il y trouvait une certaine fraîcheur, une beauté, une poésie.

Trente-sept ans plus tard, on confirme : le gars était passé à côté.

correspondance truffaut

 

Vous n’aimez que les films de genre avec des acteurs connus ? Décidément, vous êtes truffaldien…

Il ne nous reste plus qu’à évoquer son cinéma et son foisonnement.

Peu de cinéastes peuvent se vanter d’avoir réalisé des films de science-fiction, des polars, des films d’époque, des mélodrames, des comédies… La richesse de sa filmographie égale facilement celle d’Howard Hawks qui a tourné au moins deux fois plus que lui. Truffaut a révélé au grand public Bernadette Lafont, Jean-Pierre Léaud, Marie Dubois, Jean-François Stevenin, Dorothée, Nathalie Baye, André Dussollier, Fanny Ardant… C’est toute une génération de cinéma français qui est née directement de son cinéma. En découvrant ses films, force est de constater qu’il y en a pour tous les goûts.

Le ton « François Truffaut » peut dérouter, cependant. Quel que soit le genre abordé, on embarque pour un voyage au pays des hommes timides, effrayés par l’assurance des femmes. Le personnage fort de ses films n’est jamais le héros, mais celle qui va l’envoûter. A quelques exceptions près (La Nuit Américaine, L’Enfant Sauvage, L’Argent de poche, L’Histoire d’Adèle H.), le récit truffaldien est toujours celui d’un homme qui aime les femmes, à en perdre la raison et le contrôle de son destin. Ce n’est pas Antoine Doinel qui nous contredira !

Abîmé par l’amour, obsédé par la noirceur des sentiments humains, Truffaut était aussi passionné par l’enfance, probablement parce qu’elle lui avait échappé. Élevé par le mari de sa mère, déscolarisé à 14 ans, il avait passé un temps en maison de correction, puis au service militaire avant de pouvoir enfin se consacrer au cinéma et à la lecture. L’école lui manquait. Il a braqué sa caméra à plusieurs reprises sur ces enfants qu’il considérait comme des héros comparables aux grandes vedettes d’Hollywood.

Parce qu’il a pris leur désarroi au sérieux, chaque enfant doit un petit quelque chose à François Truffaut. Une séquence célèbre des 400 Coups illustre parfaitement comment une situation comique, facétieuse, peut rapidement tourner au drame : celle où Antoine, pour justifier un retard, fait croire au directeur de son école que sa mère est morte. Inévitablement, dans la séquence qui suit, Antoine se prend une paire de gifle devant toute sa classe.

A l’inverse, dans L’Argent de poche, une situation tragique se transforme en tour de force comique quand une petite fille punie par ses parents est enfermée seule chez elle. A l’aide d’un mégaphone, elle parvient à rallier à sa cause tout son immeuble qui, dans un élan solidaire, va se liguer contre l’autorité parentale et lui faire parvenir de la nourriture. Rappelons-nous aussi l’aventure de Gregory, deux ans, qui grimpe à la fenêtre pendant que sa mère a le dos tourné. Après être tombé du huitième étage sous les regards horrifiés des voisins, l’enfant atterrit dans les buissons en rigolant. Sans une égratignure, il lance à sa mère : « Mimi l’a fait boum ! ». Il leur arrive vraiment des trucs de dingue, à ces enfants ! Et c’est une histoire vraie, que Truffaut avait lue dans les « brèves » d’un journal et découpée pour, peut-être, s’en servir un jour.

Tout le monde a son Truffaut préféré. Et moi ? Tous ses films sont étranges, insolites, parfois durs à regarder, ils ne coulent jamais de source mais laissent toujours une marque profonde. A cinq ans, on m’a infligé L’Enfant Sauvage. Malgré l’ennui profond, je n’ai jamais oublié les séquences d’apprentissage entre François Truffaut et le jeune Victor. J’imagine que, petit, on est automatiquement fasciné par le spectacle d’un enfant qui se construit.

Les films de François Truffaut, comme tout ce qu’il a produit, laissent une empreinte fantomatique. Le tour de force de son cinéma, c’est qu’on finit par y adhérer, même quand on n’aime pas ça.

 

 

Voilà aujourd’hui trente ans que Truffaut nous a quittés. Que reste-t-il de lui ? Si vous allez à la Cinémathèque Française découvrir l’exposition qui lui est consacrée, prenez l’après-midi entière : il y a beaucoup de choses à lire. Des lettres, des scénarios annotés, des synopsis, des articles, des gribouillis… A la sortie, vous serez convaincus d’une chose: si on aime le cinéma, il faut commencer par écrire dessus. C’est le propre des cinéphiles.

expo truffaut

Alors, Truffaut est-il, face à Godard, le vrai père fondateur de la Nouvelle Vague? Au fond, peu importe. Son travail a une telle portée qu’on ne sait pas ce que serait le cinéma d’aujourd’hui sans lui. Moi, ma première gratitude, c’est d’avoir emmené ma mère voir des films. Toute personne qui a emmené ma mère voir un film mérite d’être remerciée.

Et tant pis si nous ne nous sommes jamais rencontrés. Je l’aurais probablement saoulé de questions dont les réponses sont toutes là, quelque part, dans son œuvre. Son fantôme est toujours dans le coin pour aider les cinéphiles en cas de pépin. C’est même probablement lui qui m’a inspiré le titre de ce blog, car qui mieux que son fantôme, pourrait nous souffler à l’oreille cet éternel conseil : allez au cinéma !

françois truffaut

Stay on the scene, like a cash machine

Mardi 30 septembre à 21h40, je suis enfin venu à bout de la liste de films que je m’étais imposée. Il y avait du Russe, de l’Irlandais, du Français, de l’Allemand, des acteurs morts, des chanteurs morts, des couturiers morts, des histoires interminables qui ne méritaient pas de durer si longtemps, malgré quoi j’ai fini par y arriver. J’avais gardé le pire pour la fin, comme un gamin qui mange ses nuggets sans toucher à ses épinards : Get On Up.

getonup

Quand j’ai su qu’un biopic sur James Brown par le réalisateur de La Couleur des sentiments allait sortir, j’ai senti le besoin d’arrêter d’aller au cinéma. Déjà parce que j’avais détesté La Couleur des sentiments, dégoulinante de bons sentiments et affublée d’un humour désespérément scato. Ensuite parce qu’aucun genre ne me fatigue plus que les biopics d’artistes.

Par contre, j’aime bien James Brown, toujours chouette à écouter. A chaque fois que le patron de mon bar préféré en met un titre dans le juke box, je me dis : « C’est quand même super cool, James Brown ! ». Maintenant, imaginez un film qui vous raconte sa vie par le réalisateur de ça :

Vous avez envie de vous pendre ? C’est normal.

James Brown incarne la funk, la soul, le groove… Qu’il soit récupéré par la machine hollywoodienne, c’est profaner sa tombe. James Brown était certes une cash machine lui-même, mais une cash machine visionnaire, auquel le réalisateur d’un film aussi académique ne pourrait jamais rendre hommage. Je me trompe ?

Oui. Je me trompe. Juste un peu ! Je ne me trompe jamais totalement.

 

Question cinéma, arrêtons le bio

Je comprends l’envie de voir renaître à l’écran une star qui nous manque. Je comprends aussi la surprise de découvrir un acteur qui l’imite bien. Pourtant, j’aimerais qu’on ne cède plus à cette tentation.

C’est en 2005 que ça m’a frappé pour la première fois, en sortant du film Ray (sur Ray Charles, pour ceux qui vivent sur une autre planète). J’avais suivi le film sans problème, sans même m’ennuyer une seconde, malgré sa longue durée. Mais une question me taraudait : que voulais-je vraiment savoir sur Ray Charles ?

Le film prétend y répondre. Certes, on y voit son enfance reconstituée, la mort de son frère, sa perte progressive de la vue, sa technique pour distinguer au toucher la valeur des billets de banque, etc.  Je suis même content d’apprendre que Jamie Foxx l’imite vachement bien ! Il mérite son Oscar du meilleur acteur. Mais est-ce que tout ça m’explique pourquoi Ray Charles était un génie ?

L’histoire de Ray Charles l’homme explique-t-elle Ray Charles l’artiste ? Ray raconte que l’artiste est né d’une enfance difficile dans un taudis, marquée par la mort d’un frère. Passionné de musique, il crée un nouveau son en s’inspirant de la culture chrétienne. Une fois adulte, sa détermination lui ouvre les portes de la célébrité. Mais l’homme reste fragile, ses démons le hantent et la tentation de la drogue le gagne. Rassurez-vous : à la fin du film, il devient quand même la légende que l’on sait.

L’année suivante – en 2006, donc – sort un biopic sur le chanteur de country et de folk music Johnny Cash, intitulé Walk The Line. Tenez-vous bien parce que vous allez avoir l’affreux sentiment d’avoir déjà vu ça quelque part… Walk The Line raconte que l’artiste est né d’une enfance difficile, dans un taudis, marquée par la mort d’un frère. Passionné de musique, il crée un nouveau son en s’inspirant de la culture chrétienne. Une fois adulte, sa détermination lui ouvre les portes de la célébrité. Mais l’homme reste fragile, ses démons le hantent et la tentation de la drogue le gagne. Rassurez-vous : à la fin du film, il devient quand même la légende que l’on sait.

Je me moque de vous ? Vérifiez par vous-même.

A en croire ces deux films, Johnny Cash aurait pu inventer la soul et Ray Charles chanter de la country. Je vous entends d’ici : il y a quand même la question de la couleur de la peau, qui fait toute la différence! Ce n’est pas faux. Mais beaucoup de gens naissent dans la misère, assistent jeunes à la mort d’un frère, s’inspirent de la culture chrétienne, tombent dans la drogue et ne font rien du tout à l’âge adulte ! Qu’est-ce qui sépare Ray Charles et Johnny Cash de ces personnes-là?

Pire encore : les campagnes marketing autour de ces deux films ont beaucoup insisté sur le dévouement de leurs acteurs principaux, allant jusqu’à devenir musiciens et chanteurs eux-mêmes, pour reproduire à la mesure près, au geste près, au souffle près leurs modèles. Bravo à eux ! Mais en quoi ce travail d’imitation m’éclaire-t-il sur le génie de l’artiste ? Si un peintre refait un Picasso, tout ce qu’on obtient, c’est un faux Picasso. Pas une explication de Picasso. Même pas un nouvel artiste : juste quelqu’un capable de falsifier Picasso.

J’entends souvent : « Oui, mais ça permet de réentendre cette musique fabuleuse ! ». C’est vrai. Restez chez vous et mettez un disque, vous aurez du vrai, et pour moins cher.

C’est pourtant pas compliqué : je voudrais que le cinéma tente des paris inédits, étonnants, inventifs pour nous faire comprendre comment on passe d’homme à légende. Certains réalisateurs y parviennent ! Souvenez-vous du travail de Todd Haynes sur Bob Dylan en 2007 ! Le projet est simple : Bob Dylan est un artiste à plusieurs visages. Dans I’m Not There, il est incarné par six acteurs différents, qui retracent tous six histoires inspirées par l’œuvre du chanteur. Inégal, mais ingénieux !

Comme toujours, je suis trop long. Donc on passe à James Brown.

 

Un super grand écart (d’heure)

Commençons par admettre que, comme Ray et comme Walk The Line, Get On Up n’est pas un mauvais film. J’ai beau me plaindre de ces acteurs qui singent les grands artistes, je me suis surpris à admirer le travail de Chadwick Boseman (dont je n’avais jamais entendu parler). Le son de la voix est juste, mais pas seulement. Le voir danser aussi bien que son modèle a fini par avoir ma peau. Quelle aisance ! Quel travail faut-il pour restituer à ce degré de perfection de telles chorégraphies ? Regardez plutôt !

Get On Up démarre sur James Brown, en 1988, sortant en survêtement de son pick-up pourri, un fusil à pompe à la main. Furax, il va interrompre une réunion dans son propre studio. Motif ? On a encore utilisé ses toilettes. Désormais, il faudra se retenir. En pleine engueulade, arme au poing, il s’interrompt pour écouter quelques notes de funk imaginaires. Puis il reprend. Dans sa colère, un coup de feu part dans le plafond.

Deux secondes plus tard, nous voici dans un avion de transport, en 1968, en pleine guerre du Viêt-Nam. Des tirs de roquettes fusent en tous sens. Le moteur est touché, l’engin va s’écraser. Puis on retourne encore plus loin dans le passé, et voilà James Brown quand il était gosse, jouant à cache-cache avec sa mère. Toutes les deux minutes, on change d’époque. Ces courtes séquences se terminent par un regard caméra de l’acteur, avec un petit mot complice pour le spectateur.

Pendant un bon quart d’heure, sur ce régime, on se dit qu’il groove bien, ce biopic sur James Brown. Il est non seulement funky, mais il a l’air presque rock’n’roll ! Evidemment, Hollywood reprend bientôt ses droits. Et revoilà les mêmes balivernes que d’habitude. L’enfance malheureuse dans un taudis. La scène de catharsis avec sa mère qui l’a abandonné tout petit et qui réapparaît. Les femmes qui se succèdent. Cette fois, ce n’est pas un frère qui meurt, mais un fils. Inévitablement, il va fumer un pétard chargé après ça (un seul). La petite originalité, c’est qu’on vous le raconte dans le désordre. Je me suis même demandé un instant si ce portrait par courts extraits n’était pas d’autant plus malin que l’œuvre de James Brown a été très « samplée » par d’autres musiciens… mais mieux vaut éviter de sur-interpréter.

Péché capital du biopic, selon moi : on vous met en scène une anecdote sympa, mais pas crédible-crédible. Le genre de truc qu’Untel a dû raconter à Bidule, et qui l’a écrite dans la biographie de Machin. Du coup, voici James Brown montant sur scène pour la première fois, selon Get On Up.

En gros : y avait plein de monde, ils ont pris les instruments pendant la pause du groupe qui jouait là et le public a kiffé tout de suite. Certes, je n’y étais pas, mais ça sonne faux quand même.

A part ça ? James Brown a frappé une fois sa femme. D’ailleurs, il n’a presque jamais rien fait de mal avant ses 55 ans. Si ! Il a volé un costume quand il avait 17 ans. Ça lui a valu une peine de prison démesurée. Sinon, irréprochable, le gars. Un melon pas possible, une attitude méprisable envers ses musiciens, mais bon… le génie justifie tout !

C’est drôle : ce n’est pas le souvenir qu’on a de lui, habituellement.

Merci tout de même de nous rappeler que The Godfather Of Soul n’était pas qu’un grand musicien. Il était aussi intraitable avec les questions d’argent. Comme il le rappelle souvent dans les dialogues : dans show business, il y a le show et le business. James Brown était les deux. Côté business, effectivement, vous saurez tout de ses mesquineries. Côté show, par contre, nul ne saura jamais comment James Brown est devenu le roi de la funk, malgré une scène d’explication mollassonne. Je vous laisse juger.

« Alors, pour finir, c’est bien ou c’est pas bien ? » C’est toujours difficile à dire, avec ces films qui commencent très fort et qui ne tiennent pas la distance. Moi qui me suis mis au sport récemment (eh oui…), j’ai compris à grands frais que mieux vaut s’économiser.

 

« Get Up Offa That Thing » et va te coucher

Voilà qu’il est 1h du matin et je n’ai toujours pas fini ma note. Les yeux commencent à piquer. Alors : qu’est-ce que je propose ?

Selon moi, la seule façon de capter le génie d’un artiste est de le filmer au travail. Souvenez-vous de This Is It!, la captation vidéo des dernières répétitions de Michael Jackson. Voilà un film posthume qui rend un hommage à la mesure d’un musicien inimitable. Au détour d’une séquence, le King Of Pop explique à un membre de son groupe comment jouer plus justement quelques notes. Il ne s’embarrasse pas d’un instrument de musique. Sa voix lui suffit à restituer ce qu’il demande. Et après avoir scotché l’assistance, il ajoute ces quelques mots saugrenus : « Je te dis ça avec amour ! » Tout Michael Jackson tient en quelques secondes : une oreille parfaite et une naïveté désarmante.

Quant à moi, je vais retourner visionner La Beuze : le film où Michael Youn (Alphonse Brown), en magnifique loser du Havre, se prend pour le digne descendant de James Brown ! Au fond, je n’ai encore rien vu qui me dise plus tendrement ce que The Hardest Working Man In Show Business nous inspire…

Un peu de suffisance pour commencer

J’ai fait une expérience hier, pour m’amuser. Je me suis rendu à une projection de Winter Sleep, le dernier film du Turc Nuri Bilge Ceylan, qui a remporté la Palme d’Or au dernier festival de Cannes. Cinéphile que je suis, c’est bien le moins.

Winter Sleep aff

Ensuite, j’ai passé l’intégralité de ma journée à faire quelque chose de méprisable. J’ai dit, à chaque personne avec qui j’avais rendez-vous : « J’ai vu la Palme d’Or ». Pas : « J’ai vu Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan, etc. », comme je l’ai fait ici. Non. En vrai sale petit con prétentieux, je suis allé de personne en personne, fier comme Artaban, lâcher négligemment : « J’ai vu la Palme d’Or ». En réalité, j’avais des soupçons…

Et ça n’a pas loupé ! Au lieu de me répondre « Ah oui ? La chance ! », tout le monde a fait, les yeux ronds : « C’est quoi, déjà ? ». S’agissant de ma mère avec qui je déjeunais, évidemment… Elle n’est pas tenue de garder en tête le palmarès du dernier Festival de Cannes. Quand elle le couvrait encore, pour son journal, peut-être ! Mais maintenant, elle a le droit de s’y intéresser avec plus de distance. Ma femme, encore plus : elle n’est pas particulièrement cinéphile.

Par contre, mes anciens collègues, tous à la rédaction du site ciné le plus consulté de France, ça, c’est plus étonnant. Certains, d’ailleurs, étaient justement au Festival de Cannes, alors que je n’y ai jamais foutu les pieds de ma vie. Comment une telle information a-t-elle pu leur échapper ? Imaginez que vous soyez journaliste sportif, que vous alliez couvrir la Coupe du Monde de football au Brésil et qu’un mois plus tard, vous ayez oublié le vainqueur !

Pensez-vous que mes anciens collègues ont oublié si rapidement que La Vie d’Adèle a gagné la fameuse Palme en 2013, et Amour en 2012 ? Non, bien sûr que non ! Mais Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan… ça a plus de mal à rentrer. Pourquoi ?

 

Excusez-moi, j’ai un compte à régler. Flashback…

La victoire d’Amour en 2012 avait été assez remarquée, c’est vrai. Une deuxième Palme d’Or pour un cinéaste autrichien réputé austère (Michaël Haneke), le grand retour de Jean-Louis Trintignant, aussi génial qu’à sa meilleure époque – bien qu’extrêmement fatigué par son grand âge – la performance remarquée d’Emmanuelle Riva… A plus d’un titre, Amour a retenu l’attention. La preuve : son accueil en salles. 767 418 entrées en France pour un film sur la fin de vie d’un couple d’octogénaires, c’est une belle réussite. Mais pas aussi belle que celle de La Vie d’Adèle

Déjà, rappelons-nous le foin qu’a fait La Vie d’Adèle avant même sa sortie : triple Palme d’Or (pour la première fois dans l’histoire du Festival, le réalisateur et ses deux actrices sont primées), de très longues scènes de sexe sulfureuses, des techniciens qui manifestent leur colère contre le réalisateur devant le Palais des Festivals lors de la projection du film, la saga Léa Seydoux contre Abdellatif Kechiche qui a rythmé l’année 2013… Difficile d’échapper au raz de marée « Adèle » (puisque les catastrophes naturelles ont souvent un prénom féminin) qui nous tient en haleine jusqu’aux César où là, patatras, c’est la cérémonie de trop, c’est le ras-le-bol collectif et le film finit sa carrière avec une seule statuette. Bon.

Ajoutons à cela que TOUT LE MONDE dans ma profession (je suis journaliste cinéma, si vous n’avez pas suivi) est tombé en pamoison devant le film. C’est-à-dire que chaque critique disposant d’une brève dans un mensuel, d’un blog, d’un profil Facebook s’évanouissait en écrivant, lançant à tout va la comparaison nostalgique avec l’illustre cinéma de Maurice Pialat, la capacité du réalisateur à capter des petits bouts de réel, ou encore le sacrifice de ces deux actrices (Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos) qui plongent sans retenue dans leurs rôles…

Très vite, il fallait le comprendre : si par malheur, on n’aimait pas tant que ça le film d’Abdellatif Kechiche, on était un con, un ignare, un cuistre, un abruti qui ne savait pas regarder un film, un malhonnête, une sous-merde. Le phénomène est rare. Surtout dans l’univers de la critique cinématographique, qui aime débattre. Voilà un film dont personne n’avait le droit de dire du mal.

J’ai sauté sur la première occasion d’aller le voir en juillet dernier, moi qui gardais un si bon souvenir de L’Esquive, sorti en 2004, et de Vénus Noire, sorti en 2010. Moins, par contre, de La Graine et le mulet, en 2007 – autre film dont il est religieusement interdit de dire du mal. Et puis presque aucun de La Faute à Voltaire, vu à la télé et qui (ça arrive) m’est sorti de la tête.

Honte à moi, je n’ai pas aimé La Vie d’Adèle. J’ai trouvé qu’au-delà de ses qualités manifestes (une interprétation formidable, un rythme passionnant, un talent pour filmer le sentiment amoureux), La Vie d’Adèle a le don de répéter 180 fois ce qu’on a bien compris la première. C’est-à-dire qu’il faut multiplier les plans sur Adèle en train de mastiquer pour comprendre que c’est une grosse gourmande, une charnelle, et que ça se traduira aussi dans sa vie sexuelle. Ou encore qu’il faut insister sur sa morve qui dégouline quand elle pleure (et Dieu sait qu’elle pleure !), ou sur ses larmes, ou sur sa bave quand elle dort pour que le spectateur soit témoin de son expérience organique. Car oui, si vous n’étiez pas au courant, une idylle, ça engage tout le corps. Ah, vous étiez au courant ? Tant pis. On va le réexpliquer quand même. Au cas où.

J’aime un cinéma qui cherche à inclure l’intelligence du spectateur. Un cinéma qui prend en compte que le public n’est pas crétin et que, la plupart du temps, il anticipe ce qui se passe sur la toile. Kechiche, parfois, réexplique à outrance. Et c’était ce qui m’avait déplu dans La Graine et le mulet.

Autre chose : j’aime que le cinéma n’ait pas trop de préjugés. Et on ne me fera pas croire que La Vie d’Adèle ne se vautre pas dans la facilité, quand il s’agit de considérations sociales. Autant je trouve que les scènes cruelles entre lycéens intolérants sonnent juste, autant sonnent faux celles qui représentent la bourgeoisie mangeant des huitres pendant que la classe moyenne bouffe des spaghettis-bolo. Ça, c’est un cliché super relou. Pareil, la classe moyenne rejette l’homosexualité alors que la bourgeoisie est très à l’aise avec ça. Relou aussi, les institutrices qui ne peuvent pas se sentir à l’aise dans un dîner entre artistes. Dans cette même scène, pour ceux qui n’auraient pas compris que le film parle du sentiment amoureux et de la découverte de l’homosexualité, on remarquera que Loulou de Pabst, film de 1928 aux thèmes comparables, est projeté en arrière-plan.

Tout le monde a pigé ? Sûr sûr ? Est-ce qu’il faut faire une interro à la sortie ? Parce qu’on peut répéter les choses encore une fois, si vous êtes à la traine. Relou.

Dans la longue liste des arguments que je ne comprends pas pour porter le film aux nues, il y a cette question du réel. La caméra de Kechiche est parvenue à capter des petits instants saisissants de quotidien… Un peu comme si le film semblait plus vrai que nature, à la façon d’une lessive qui laverait plus blanc que blanc. Est-ce forcément le Saint Graal du cinéma ? Buñuel, Polanski ou Lynch sont-ils de moins grands cinéastes, eux qui n’ont jamais cherché à donner dans le réel ? Pourquoi est-ce que l’inhabituelle longueur des scènes de sexe, déjà très crues, serait un gage supplémentaire de vérité ? Si on en avait coupé cinq bonnes minutes à chacune, aurait-on vraiment perdu en crédibilité ? Et pourquoi vouloir voir à tout prix revenir sur nos écrans un cinéma « à la Maurice Pialat » ? Un Pialat par histoire du cinéma, ça ne suffit pas ? Moi, ça me rassurerait beaucoup plus de me dire qu’on aime Kechiche parce qu’il fait du Kechiche, et non pas parce qu’il fait du Pialat.

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Pourtant, il faut reconnaître que La Vie d’Adèle est une expérience assez forte, qu’on l’aime ou pas. La preuve : je suis capable de ressortir tout ça un an après l’avoir vu. Sans me l’être infligé une deuxième fois, vous vous en doutez.

C’est bon, mon compte est réglé. J’ai bien assimilé depuis un an que j’étais un con de penser ça, quels que soient les arguments. N’y revenons plus.

Donc, 2012 : Amour ; 2013 : La Vie d’Adèle.

Mais 2014 ?

 

Je sens que ça va être aussi facile que d’essayer de faire avaler un parpaing à un flamant rose, cet article…

Nuri Bilge Ceylan est un cinéaste turco-cannois. Je dis turco-cannois parce que c’est un Turc dont les cinq derniers films ont été sélectionnés à Cannes. Quatre d’entre eux ont remporté un, voire plusieurs prix. Donc je me dis que, maintenant, il ne doit même plus rentrer chez lui entre les sélections. Il dort sur place, c’est plus simple.

D’ailleurs, à part à Cannes, ses films n’ont pas de succès en France. Moi, je vais les voir depuis Trois Singes en 2009, parce que je trouve qu’il ne faut pas mourir idiot, mais c’est vraiment grâce aux festivaliers. Sans eux, je n’en aurais probablement jamais entendu parler. Trois Singes n’a pas dépassé 50 000 entrées. Le plus grand succès du réalisateur, en 2004, s’appelle Uzak et a rassemblé 150 000 spectateurs. Vous ne comprenez rien aux chiffres ? Traduisez juste : « C’est pas une rock-star, le Bilge Ceylan ».

Autre détail qui a son importance : les cinéphiles hardcore qui sont allés voir Il était une fois en Anatolie se souviennent que ce dernier film était bien, mais pas la franche marrade. Ça durait 2h40. Une brigade de police turque parcourait la campagne avec un assassin pour retrouver un corps qu’on ne retrouvait qu’au bout de 2h de film. Jusque-là, on voyait la petite voiture de la police aux phares jaunes emmener de coin paumé en coin paumé des hommes – tous moustachus – qui demandaient si c’était bien là avant de renoncer pour aller ailleurs. Pas inintéressant, mais pas poilant non plus.

Passons maintenant au film qui a reçu la Palme d’Or, Winter Sleep, qui sort le 6 août prochain.

Il dure 3h16.

Voilà, c’est dit, le pavé est dans la mare, Winter Sleep est un film turc qui dure bien plus de 3h. Et je vous vois déjà râler, renoncer, vous dire que vous allez passer votre tour, que c’est inhumain, un film aussi long, surtout un film turc, quelle purge…

Déjà, bande de malhonnêtes, vous regardez tous « Games Of Thrones », « Breaking Bad », « Mad Men » et autres séries à la mode auxquelles il faut consacrer des dizaines d’heures. Comment ? Les épisodes durent seulement 50 minutes ? Et vous allez me faire croire que vous n’en regardez pas 5 à la suite ? A d’autres, hypocrites. Oui, mais c’est cool, c’est anglo-saxon ? Et alors ? Les Turcs, ils n’ont pas le droit de faire des films ? Rien d’autre que des kebabs ? Salauds.

Oui, je sais, il y a du monde qui vit dans ma tête.

En fait, nous y voilà : un film turc de plus de trois heures, tourné par un type qui nous a pas mal barbés la dernière fois qu’on s’est déplacé pour lui (si on s’est déjà déplacé pour lui), on ne le note pas dans son agenda. Mieux encore : je connais des gens qui sont allés au Festival de Cannes, qui ont tous les passe-droits nécessaires pour accéder aux séances les plus « select », qui ne manquent jamais un film de la sélection et qui ont fait l’impasse sur celui-là. Même des gens qui ont la chance de faire le même travail que moi, et dans de bien meilleures conditions, ne sont pas allés voir le film qui allait obtenir la Palme d’Or. Pourtant, on pouvait s’y attendre, vu le nombre de prix que son réalisateur (turco-cannois, j’insiste) avait déjà obtenu avec ses précédents films. Ils se défendent en bougonnant que le film n’a été projeté qu’une fois pendant le Festival. Et alors ? Il fallait y aller ! Quoi de plus important pour un critique cinéma à Cannes que de voir les films de la compétition officielle ?

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A mon tour de jouer, maintenant. Je vais tenter ce pari fou : essayer de donner envie à tout le monde d’aller voir ce film turco-cannois de 3h16. Parce que, contre toute attente, ce n’est pas en cinéphile intello que j’ai adoré ce film. Je vois des lecteurs venir me reprocher que je suis un bourgeois de gauche qui descend les comédies populaires françaises et qui n’aime que les Palmes d’Or interminables. Pas du tout, j’ai aimé ce film en bon fan d’Indiana Jones ou de Star Wars que je suis. En spectateur lambda, somme toute.

Pour commencer dans de bonnes dispositions, je vous suggère de ne jamais contester l’attribution d’une Palme d’Or. Comme il s’agit de la décision d’un jury de professionnels, on ne demande pas le vote des spectateurs. Ce n’est pas la démocratie qui l’emporte. C’est comme ça : une Palme d’Or, ça ne se discute pas. Moi qui n’ai pas aimé La Vie d’Adèle, je n’ai pourtant jamais dit que le film n’aurait pas dû remporter sa triple Palme (même si on dirait presque une insulte : « Triple Palme ! »). D’ailleurs, plus d’un million de spectateurs sont allés le voir en salles. C’est donc tout à fait envisageable d’aller voir une Palme d’Or qui dure 3h !

Faites comme si vous alliez un soir à l’opéra. Habillez-vous bien, pendant que vous y êtes ! Allez-y en famille, ou entre amis. Dites-vous que, finalement, Ben-Hur, Le Bon la brute et le truand ou Titanic ne sont pas moins longs. Et souvenez-vous comme c’était bien !

Enthousiasmez-vous tous, même les fans de « Game Of Thrones » ! Cet été, « Winter (Sleep)’s Coming ! ». Venez nombreux dans les salles découvrir cette campagne brumeuse d’une Turquie où personne ne met jamais les pieds. C’est un véritable voyage dans l’inconnu qui ne vous prendra qu’une soirée. Je parie même que nombreux seront les spectateurs à vouloir en savoir plus sur ce mystérieux gîte troglodyte qui accueille l’action du film.

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Mais le miracle de ce film, c’est de parvenir à recréer des disputes que vous connaissez par cœur, que tout le monde a eues un jour, avec un conjoint, un frère ou une sœur, ou même un ami… On a tous un dossier qui est resté ouvert avec quelqu’un. On a tous des engueulades qui n’ont jamais trouvé leur conclusion. Quand on est seul, on y repense, on refait le match, on en veut encore à la personne. Ce film va les reconstituer pour vous. Et, méthodiquement, vous prendrez le recul nécessaire pour comprendre comment se monte en sauce une toute petite affaire de rien du tout. Comment une petite critique anodine se transforme en règlement de comptes. Comment une remarque attentionnée peut sonner comme de la condescendance.

Mais enfin, ça raconte quoi, bon sang ? Pardon, c’est vrai que j’aurais dû commencer par là. C’est l’histoire d’Aydin, un ancien acteur devenu riche propriétaire d’un domaine qu’il a reconverti en chambres d’hôte. Il ne s’intéresse manifestement pas beaucoup à sa fortune et préfère se consacrer à la culture, plus particulièrement à des chroniques qu’il publie dans un journal local. Il est très connu et respecté dans la région. Sa sœur et sa femme vivent avec lui. La première bouquine, la seconde fait dans l’humanitaire. Le temps s’écoule doucement dans ce joli coin du monde. Un jour, un enfant lance une pierre sur la voiture d’Aydin. C’est le fils d’un de ses locataires. Son père n’arrive plus à payer son loyer. La police est venue chez eux la semaine dernière et a emporté la télé. A partir de là, on va découvrir en Aydin un être humain très contrasté, comme nous tous. Il lui arrive d’être un connard avec sa femme, comme nous tous. Il lui arrive d’être imbu de lui-même, comme nous tous. Il lui arrive de prendre les gens de haut, d’être méprisant, comme nous tous…

Mais le principal, c’est qu’Aydin tente désespérément d’être une bonne personne. Et pour ça, il faut se donner du mal tous les jours, se questionner, se corriger, se comprendre, discuter, reconnaître ses torts, pardonner aux autres, à soi aussi.

Comme nous tous.

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Winter Sleep s’étend sur un hiver de plus en plus épais, tandis que les questionnements du héros sur lui-même s’accumulent. Plus le froid s’installe en Anatolie, plus les incertitudes d’Aydin s’épaississent. Plus la neige tombe, plus ses propres défauts lui apparaissent. Plus il s’enfonce dans la poudreuse, plus son esprit s’élève. Il fait partie de ces personnes que nous nous efforçons d’être, qui sont ni bonnes, ni mauvaises, juste riches de milliers de sentiments parfois contraires.

Et pendant que la neige tombe, que le feu crépite dans l’âtre, qu’Aydin tape sur son ordinateur ou discute longuement avec ses proches, en fond, inlassablement revient le magnifique Andantino de la sonate en La majeur de Schubert. Ceux qui aiment Au hasard Balthazar de Robert Bresson s’en souviennent forcément. Vous le reconnaitrez déjà dans la bande-annonce du film.

Mais, curieusement, c’est à une autre œuvre de Schubert que le film renvoie. Cette neige qui tombe, ce long voyage, ce sentiment de solitude et d’introspection… N’est-ce pas le « Voyage d’hiver » qu’on aurait envie d’écouter pour se remettre d’une longue et douce traversée de Winter Sleep, de cette hibernation et de ce dépaysement, pour venir à bout des questions que ce film soulève en nous ?

Eh… vous avez remarqué que Schubert se faisait aussi entendre dans Amour ? Et pas seulement ! On retrouve sa musique dans Fantasia de Disney, dans Barry Lyndon de Kubrick, dans Et vogue le navire de Fellini, dans En présence d’un clown de Bergman, dans Minority Report de Spielberg… Mettez un peu de Schubert, dans vos films ! Ça a l’air de porter chance, et puis moi, ça me fait toujours plaisir.

 

Mon article s’achève là-dessus : allez voir Winter Sleep, si long soit-il, si turco-cannois soit-il, si insolite pour vous soit-il. C’est un film qui mérite que vous preniez une soirée et que vous fassiez un effort. Allez : dans un coup de folie, achetez un billet et installez-vous confortablement dans la salle. De toute façon, une fois que le film est commencé, vous êtes foutus : vous n’avez plus qu’à le regarder. Parce que 3h16, c’est suffisamment long pour s’endormir, dormir bien, se réveiller sans que le film soit toujours terminé.

Et puis vous n’avez aucun souci à vous faire. Vous êtes endurant. La preuve : vous avez lu cet article interminable jusqu’au bout.

 

NB : Je lis tous les commentaires, et parfois même j’y réponds par mail. Merci à tous ceux qui ont réagi à ma note précédente, qu’ils me pardonnent d’avoir arrêté de les publier.